NOUVELLE COLLECTION HISTORIQUE
Le Comte
De Montlosîer
et
Le Gallicanisme
A. BARDOUX
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PARIS CALMANN-LÉVY. ÉDITEURS
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LE COMTE DE MONTLOSIER
LE GALLICANISME
DroiU Je triidiirtion et ilc ropr(nlurlion réservés l>our tous pays y rompris la Hollande.
ÉTUDES SOCIALES ET POLITIQUES
LE COMTE
DE MONTLOSIER
ET
LE GALLICANISME
PAR
A. BARDOUX
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PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
PREFACE
Il s'opère sous nos yeux une Iransformation si rapide et si profonde des mœurs et des idées; la démocratie prend si fortement possession du temps où nous vivons, qu'il faut se hâter, avant qu'on ne puisse plus les reconnaître, de remettre dans leur cadre les images de certains person- nages, qui, il y a cinquante ans à peine, repré- sentaient un des côtés les plus originaux de la France.
Ces caractères et ces esprits-là, anciens gal- licans, jansénistes attardés, aristocrates égarés dans un monde qui n'en voulait plus, servent aujourd'hui à comprendre les phases diverses
qu'a traversées la conscience religieuse, et expli- qiieiil relTacemenl politique auquel s'était con- damné l'aristocratie.
Qu'on rêve un homme de qualité né trente- cinq ans avant 89, ayant pu voir de près cette fm du xviir siècle qui ne prenait des plus gros- ses questions que ce qu'elles avaient d'agréa- ble; un homme s'étant mêlé à tous les plaisirs de cette société d'une incomparable élégance, qui croyait se rajeunir à mesure qu'elle se raf- finait; — ayant fréquenté les coteries philoso- phiques à la veille de périr dans les ruines de l'édifice qu'elles démolissaient; — ayant assisté aux derniers soupers, à ceux de madame Tru- daine, de la maréchale de Beauvau, de madame Neckcr; — ayant enfin connu les derniers salons, avec les dernières giandcs dames et les der- niers causeurs.
Cet homme est envoyé par la jioblesse aux états généraux; il assiste, témoin et acteur, à l'ellondrement total de ce qu'on appelait Tancien lé.^ime. Il est lié avec cette portion de l'Assem-
l'U ÉFACR. III
blée qui voulait la monarchie conslilulionnelle, avec ce parti d'honnêtes gens dont les idées avaient ouvert la Révolution, mais étaient insuf- fisantes à l'accomplir. Il proteste avec une écla- tante éloquence, au nom de ses croyances, celles de l'ancienne Eglise de France, contre la constitution civile du clergé; il émigré, après avoir courageusement bravé les fureurs qui grandissaient, s'enrôle dans l'armée de Condé, exécré de ses camarades de l'émigration, qui ne lui pardonnent pas son penchant pour la con- stitution anglaise et son affection pour Malouet et Mallet du Pan ; il s'enfuit à Londres, supporte, avec la même vaillance, la pauvreté et l'exil, fonde un journal, rentre à Paris dès les pre- mières semaines du Consulat, est attaché, comme correspondant au ministère des aff'aires étran- gères. Il peut examiner alors ces générations nouvelles qui s'étaient violemment emparées de la scène, et qui étaient déjà séparées du passé par un abîme, ces générations brusques, raides, ne souriant pas, dévorées par l'action et portant
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sui" leui" Iruiil les soucis des événeinciils loni- bles et des tragédies suiliuinaines qui venaient de s'accomplir. Il s'apercoil vile que les tradi- tions du vieux siècle, rél'ugiées chez madame d'IIoudelot et chez M. Suard, n'ont plus d'hé- ritiers, que la portion de raristocralie (|ui a survécu a perdu l'ouverture d'esprit, le goùl pour les progrès intellectuels, et qu'elle retombe fatalement sous le joug des préjugés. Il rentre alors dans la solitude; il écrit; il déhnche ses landes, écoutant au loin les coups de canon qui annonçaient les victoires, inquiet des péripéties de la guerre, signalant les périls, et présageant, dans des notes qui sont à consulter, la fin de cette éblouissante épopée impériale. Il accourt à Paris dès les i)remières défaites, retrouve ses amis, les Chateaubriand, les Benjamin Constant, les Barante, se jette dans les négociations qui amènent la première Restauration, reprend sa place naturelle dans ce milieu (pii cLail le sien, et entreprend dans ses livres, en face de la dé- mocratie (|ui monte, de reconstituer rinfluencc
l'HÉFACE. V
puliliqucdcrarislocraliedérjuilivcmeiil abaUiic. Surpris par les événements du 20 mars, il étudie, à côté de Benjamin Constant, sans partager ses espérances, les tentatives quasi- libérales du Champ de Mai. Poursuivi, pendant la seconde restauration, par les préventions de l'esprit de parti, il essaie cependant de faire partager aux hommes d'État ses idées sociales; n'y réussis- sant pas, il retourne à ses reboisements et à ses travaux d'agriculteur.
C'est alors que l'action grandissante d'une congrégation célèbre, l'éclat des doctrines reli- gieuses nouvelles, réveillent dans le compatriote de Pascal et d'Arnaud les ardentes convictions gallicanes mêlées au levain janséniste.
Favorisé cette fois par l'opinion, il occupe pendant trois ans l'attention publique et porte dans celte lutte si grave autant de bonne foi que d'intrépidité. La révolution de juillet le fait pair de France, sans calmer son ardeur, et sa mort elle-même est encore une protestation reli- gieuse contre le formalisme.
VI i'i;i:iACt.
Tel est le personnage intéressant dont nons désirons faire connaître la vie et les œuvres.
Grâce à d'obligeanles communications, nous apportons des faits nouveaux, nous donnons des documents inédits et nous rectifions des dé- tails historiques erronés.
Nous n'avons cependant pas songé à écrire un livre de polémique ou de prosélytisme. A quoi bon?
Les deux choses pour lesquelles Montlosier combattait n'existaient déjà plus ; sa passion ne put que soulever la pierre du tombeau qui cou- viait la déclaration de 168'2; mais le sépulcre était vide. On a trop souvent confondu les habi- tudes de notre pays avec ses idées, ne sachant pas qu'elles sont opposées.
Nos traditions françaises, qui avaient produit cette combinaison de christianisme et de natio- nalité appelée l'Église gallicane, la Révolution les avait brisées. Elle était allée bien au delà, et elle devait ainsi amener dans le catholicisme lu plus énergique conronlralion de l'aulorilé. Silos
Pli ÉFAC.E. VII
protestalions d'une intelligence de hi valeur de Bordas-Dumoulin ne purent rien arrêter, quelle influence décisiv^e, une fois les fumées de la ba- taille dissipées, pouvaient exercer sur les âmes religieuses les écrits de Montlosier? Son hon- nêteté suffisait-elle pour en faire un Luther sans hérésie ?
Quant à ses opinions aristocratiques, il serait puéril de les discuter. Même en 1815, la trans- formation du rôle de la noblesse française était impossible. Il eût fallu nous rajeunirde plusieurs siècles. Au lieu de droits et de pouvoirs poli- tiques, elle n'avait recherché que des privi- lèges. Le passé ne pouvait se refaire. Aussi, les esprits distingués de la Restauration, pour ne parler que de M. de Serre, n'accueillirent-ils ja- mais ces projets de reconstitution sociale.
Il n'en est pas moins un objet curieux d'é- tudes, cet Auvergnat vigoureux, bizarre, qui montra jusqu'à la dernière heure la qualité que la France apprécie d'abord, parce qu'elle la possède souverainement, nous voulons dire
VIII l'ii KTACE.
la passion. Mais il avail quelques traits de plus.
M. Cliailcs de Rémusat raconte, avec le charme qui lui est })ropn', que, sous la monar- chie de Juillet, à la Chambre des députés, ou discutait un jour les mesures à prendre contre la corruption électorale. Impatienté de certains arguments et de certaines résistances, il alla jusqu'à dire à l'un de ses plus honorés col- lègues : « En vérité, je crois que la dignité per- sonnelle a disparu de ce pays-ci. — Oui, monsieur, depuis Louis XIII, » lui répondit froidement M. Lepelletier d'Aulnay.
Le comte de ^lontlosier était de ce monde- là.
LE
COMTE DE \[ONTLOSIER
ET LE GALLICANISME
>ljntlosier député delà noblesse d'Auvergne aux ét;its généraux — Sa jeunesse. — Son éducation. — Le.; théories conslilution- nelles à la Constituante.
C'est le propre de la Révolution française depuis nuatre-vinots ans d'être sans cesse interrogée. Les uns lui demandent raison de leurs mécomptes; d'autres y puisent d'indomptables espérances, tous reconnaissent qu'elle porte encore dans ses flancs l'avenir de notre pays. Les controverses qu'elle inspire ne sont pas moins passionnées aujourd'hui qu'au lendemain même de 93. Il est surtout un problème que plus d'un honnête esprit se pose encore : Quel changement se lut produit dans nos destinées, si, au moment môme de l'on-
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voilure des rlats iiéiiéraux, le roi avait apporté une consliliilioii libérale, sMI avait eonsenli à ces concessions inévitables, telles que la peinianence du corps législatif divisé en deux chambres, la responsabilité des ministres, la suppression des privilèges en matière d'impôts, et surtout l'aboli- tion des derniers vestiges du régime féodal? Ce plan de constitution que Necker, malgré ses aspi- rations, n'avait ni précisé ni même exposé, — quelques hommes, mûrs pour la vie publique, à la fois supérieurs et inférieurs à leur temps, le formulèrent, le définirent à la tribune. Leur his- toire a été racontée avec une sympathique élo- quence. Qui ne connaît leurs noms? Ils n'eurent ni l'ardeur que communique la certitude du succès, ni la ilexibilité que devrait donner la mo- dération. Leurs contemporains les appelèrent les monarchien^: eux se donnèrent le titre d'impar- tiaux, beau litre que Ton ne peut guère porter en plfinelempôtecivile. Lorsque, leSseptembie 1780, -499 voix conlie 89 eurent rejeté leur projet de constitution ; lorsque, après eux, Mirabeau eut em- porté dans son cercueil les combinaisons à l'aide desquelles il entendait unir la royauté et la démo- cratie, un dernier .groupe, ((.'lui des conslilution-
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nels, Barnave, Lamelh, Lafayette,Diiport,Le Cha- pelier, tenlèrenl à leur tour, comme l'a dit le plus éloquent (reulie eux, de terminer la révolu- lion.
Mais combien, à celle heure-là, au moment du départ de Yarennes, en juin 1791, y avait-il d'es- prits disposés à rechercher les côtés impolitiques de la nouvelle constitution et à les faire dispa- raître? L'Assemblée était usée et avait perdu tout crédit; la nation n'était plus divisée qu'en deux camps, ceux qui, à aucun prix, ne voulaient de l'ancien régime, et ceux qui le rêvaient encore. Le terrain de la révision, sur lequel Barnave et ses amis tendirent la main à Malouet et à Clermont- Tonnerre, s'affaissa brusquement. Les constitu- tionnels s'aperçurent qu'ils ne représentaient cju'une opinion, et qu'ils n'avaient pas derrière eux un parti. Les instincts inaltérables de la race française s'étaient fait jour peu à peu; ils étaient montés à la surface, comme une source qui s'est infiltrée dans tout le sol et qui finit par le recou- vrir.
La royauté absolue, ])ar la direction qu'elle avait imposée à notre histoire; les légistes, par l'ébranlement qu'ils avaient donné aux dioits
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féoiiaiix; les lellrés et les pliilûsoplies, par la har- diesse qu'ils avaient inspirée à l'esprit public; les pliysiorrates, jtar le nn-pris du passé qu'ils avaient encouragé; tous, eu uu mot. à des degrés divers, avaient lormé ou préciiiilé l'irrésistible courant démocrali(iui'. Aux yeux de Mirabeau cl de ceux qui prirent une part active aux événements dans ces mois de juin, juillet, août 1789, si décisifs et si instructifs, le plus difficile était l'abolition des privilèges et rétablissement de l'égalité. Le sys- tème politique qui devait protéger le nouvel or- dre de choses ne venait qu'après et paraissait plus facile à organiser; c'est en cela que de nobles esprits se trompèrent.
Dans cet échec des idées constitutio;iuel!es, elles que les entendaient alors les partisans des deux chaudji-es. à (jui revieni la plus lourde paît de re>ponsaliilitc'? — Il n'y a |tas d'hésitation jiojsible. D(? l'aveu des témoins les phis modérés, de l'aveu de Toulongeon, du marquis de Ferrières, de Mme «le Slaël, ce sont les classes privi- légiées qui, augmriiiant les antipathies avouées (le la cour pour toute modification aux formes de gouvernement, furent les plus opposées à toute pensée libéi'ale. Ci-oyanl icrmement que le nouve
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ordre de choses ne subsisterait pas, elles hâtaient et la ruine de la monarchie et leur propre ruine. A celte conduite insensée, elles joignaient, dit Mme de Staël, une certaine fatuité aristo- cratique dont on ne peut avoir l'idée nulle part ailleurs qu'en France, un mélange de frivolité dans les manières et de pédanterie dans les opi- nions, le tout réuni au plus complet dédain pour les lumières et pour le travail.
Un autre témoin aussi véridique peut être con- sulté avec intérêt; nous voulons parler du comie de Monilosier, membre du côté droit, royaliste ardent, amené un jour par la raison à s'associer aux pensées et aux espérances de Malouet et de Mallet Du Pan. Devenu pair de France, Montlosier publia, en 183?, deux volumes de ses Mémoires ; mais il a laissé, prêts à être ubliés, deux autres volumes inédits, dans lesquels, grâce à l'obli- geante communication de son petit-fils, nous avons pu abondamment puiser.
Montlosier ne fut envoyé à l'Assemblée nationale qu'au mois de septembre 1780. MM. de Laqueuille, de la Rouzière et de Maçon, députés de la no- blesse d'Auvergne, avaient donné leur démission après la prise de la Bastille; il fallait les remplacer.
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Leurs électeurs étaient irrités de cette délec- lion; sur li-ois cents gentilshommes que la con- vocation précédente avait réunis, il en était ar- rivéàpeinc(|iialrc-vingts. G'étaientlesplusardenls , Montlosier parla avec autorité dans cette réunion, raconta en termes émouvants les derniers événe- ments de Paris, et parvint à ne point faire accepter les démissions offertes ; mais, comme des suppléan Is étaient à nommer, il fut élu le premier. A la fin d'août, le marquis de la Rouzière le prévint de sa re- traite et l'invitaà venir le remplacer immédiatement.
Il élail déjà connu au sein de la grande As- semblée dans laquelle il entrait. Vers la fin d'avril 1789, il avait quitté l'Auvergne, afin d'assister à l'ouverture des états généraux. Lancé dans le plus grand monde par ses relations, il avait fréquenté les hommes du jour; il avait causé longuement avec Sicyès et dîné chez Necker. C'est là qu'il vit [)our la première l'ois un étrange solliciteur, (pii ne lui eût peut-être pas pardonné ce souvenir.
Montlosier était accoudé à la cheminée quand un homme maigre, qu'on prit pour un prêtre, s'ap- procha humblement de Mme Necker et lui de- manda une i)lace d'économe dans un des hôpitaux qu'elle dirigeait; ce solliciteur n'était rien moins
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qu'un membre du tiers, député d'Airas, appelé Maximilien de Robespierre.
En rentrant dans ses montai^nes irAuvergno, après trois mois de séjour soit à Paris, soit à Versailles, Montlosier emportait des idées très nettes de la situation. 11 pensait, dès le mois de juillet, que le tiers état ne voulait de la liberté que pour établir l'égalité, et que son unique souci était la suppression des classes privilé- giées. Il s'était aperçu que la majeure partie du clergé ne songeait qu'à échapper aux événements, et que la noblesse ne s'intéressait au fond qu'à sa conservation; enfin la cour semblait à Montlo- sier ne savoir plus où se diriger. On ne cessait, autour du roi et de la reine, de déplorer la faute que l'on avait commise en convoquant les états; à chaque moment, on s'occupait de s'en débar- rasser pour revenir au régime des parlements, combiné avec celui des lettres de cachet. Le retour à la royauté absolue, d'après la majeure partie de la haute société française, pouvait seul la préserver et la sauver. Quant à l'armée, Montlosier put ai- sément apprécier les dispositions qui régnaient parmi ses chefs. Lors du rassemblenumt des trou- pes par la cour en juin, il logeait à coié du mare-
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(.liai (le !{io<^lii'; il I'' voyail ('ludier avec ses aides de caiii]! le plau des environs de Paris. Passant un jour stii" la terrasse du château de Versailles, le comte d'Espinclial, son compatriote, qui gesticulait au milieu d'un groupe d'ofiiciers, Taperçoil cl l'appelle. Ces messieurs s'entretenaient du plaisir qu'ils auraient bientôt à jeter par la lenètre toute la jireliiiliuUc des riais généraux ; ils ajoutaient : Ih nous eu ont bien fait, mais cette fois nous arons a igu isé nos cou Ica u.c.
Telles riaient les observations qui s'étaient gm- vres (irjà dans l'esprit de Monllosier quand il vint s'asseoir sur les bancs du côté droit comme député de la sénéchaussée de Riom. Il avait trente-cinq ans. C'était une des natures les plus originales et les plus bigarrées qu'on pût rencontrer. Chateau- briand, son ami, a Iracr de lui un port rail à demi bienveillant ((iii r>l dans Ions les souvenirs. Ils s'é- lairnl houvi's à Londies, émigrés Ions les deux, dans leurs jours de misère et de lêverie ardente. Mme Lindsay, la dernière des Ninon, l'EUénore d'Adoliihc, réunissait chez elle quelques Français de mérite. C'est là que commença la liaison de René et de Montlosier. L'esquisse que le grand artiste nous a laissée, quelque étincelante qu'elle
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soit, ne donne cependant jias tous li^s tiails de cette singulière et énergique ligure.
Né le 16 avril 1755, à Clermont en Auvergne, il était le douzième enfant de sa famille; mais ses frères et sœurs, qui l'avaient précédé, avaient peu vécu. Un seul frère, dont l'âge se rapprochait du sien, avait été élevé presque avec lui; il l'aima passionnément. Nous n'avons plus l'idée de l'indé- pendance d'éducation qui existait dans certaines familles de province au dix-huilième siècle. A qiia- torzeans, Montlosier avait fini ses études classiques chez les moines augustins, qui avaient succédé aux jésuites dans la direction du collège de Cler- mont. Sa mère, qui -surveillait avec soin son instruction, l'avait ensuite placé chez les sulpiciens pour faire sa théologie; il y resta deux ans. Dé- voré par la fièvre du savoir, il suivait à dix-huit ans des leçons d'anatomie à l'Hôtel-Dieu. Ces études ne lui suffisant pas encore, il se faisait en- seigner le droit public par un moine irlandais, confesseur de sa famille. La journée n'étant pas assez longue pour ses travaux, il se levait à trois heures du matin. Quelque multipliées que fussent
ses occupations, il cherchait toujours à y ajouter. Pendant un hiver d'une de ces années d'incuba-
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lion, deux de ses oueles, l'un sorti récemment de Sorbonne, grand théologien, l'autre appartenant aux jésuites, se trouvaient dans la maison pater- nelle; on disputait à table avec acharnemeni sur la grâce, le concile de Trente et rinfaillibililé du pape. Quand le débat s'échauffait, c'était le jeune éiudianl dr' dix-huit ans qui était appelé en aibi- liaiic; il se faisait répéter les textes et rendait ensuite ses décisions, do vive voix ou par écrit, aussi gravement, dit-il, (juun synode. Le souffle du siècle traversant toutes ces discussions, il se jeta à corps perdu dans Voltaire, dans Rousseau, dans Diderot, apprenant VExamen iinpartinl de Tîibbé Morellet,et ajoutant à ces lectures celle de Bayle <'l du Système de la nature. Ces connaissances un peu confuses donnaient cependant du mouvement à son esprit.
L<\< instances du frère (ju'd (•li(''rissail le d('ci- dèrent à allei- dans le monde; on lui avait d(»nné un mailri' d"armcs et un maîlie di,' danse; aiii>i prépai/', on le présenla à .M. rinh-iidant cl à Mme rinicndaiilc. Il cul de buunc licuii' son pre- MiicM' duel. Ilien donc ik; lui man(|Mait; mais, du- rant cette vie mondaine, cha(piesoir, avani de <nrlir, il lisait à sa mère une page de son livre fa-
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vori, les Sermons de Bourdaloue. C'est ainsi que s'éleva Montlosier. A viniil ans, il ('lait, investi de la confiance de toute sa famille, et allait de temps à autre à Paris. Il courait alors les théâtres et re- cherchait les célébrités ; il rendait visite à Fran- klin, qui lui donnait envie de passer en Amérique ; il voyait d'Alembert, il causait avec Lavoisier, il assistait à l'apothéose de Voltaire le soir de la pre- mière représentation d'Irène.
Un moment vint où le jeune mondain voulut vivre dans ses montagnes et y mourir. C'était à la suite des prerîiiers troubles du cœur. Le voilà avec la même opiniâtreté apprenant l'agriculture, tout entier aux soins des prairies, à la culture des terres, à l'administration d'une grande ferme. Il se marie à vingt-cinq ans, pour ne point déranger ses goûts, avec une veuve plus âgée que lui, mais propriétaire d'un domaine voisin. Alors s'écoulè- rent plusieurs années dans une solitude presque complète; c'est durant ces hivers, où les neiges l'emprisonnaient, qu'il réunit tous les matériaux qui servirent plus tard à ses diverses publications. II composa un Essai sur rorigine des fiefs, livre qu'il fondit dans son autre ouvrage de la Monar- chie française. Sa femme étant morte après sept
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;iii> (le iii.iriii^c, il i('liciii|>a son cncrj^ic dans do éludes d'nn autre j^enic. La nature des inontai^nes volcaniques d'Auvergne et les cuiieuses reclienlies il< M .M. de Malesherbes, Guessaid et de Saussure avaient vivement frappé rimaiiination de Monllo- sier. Kncourai;é pai" quelques amis, piqué aussi par le désir de la contiadiclion, il fit paraître en janvier 1780 sa Théorie des volcans (F Auvergne.
C'était dont' bien par la curiosité un esprit du dix-huitième siècle; il enélail même par ses singula- rités et ses manies, il alla jusqu'à s'engouer de Mes- mer; qucdis-jc ! lommeBergasse et d'Eprémcsnil, il devint un fervent adepte du magnétisme. Pendant son exil en Angleterre, il ne l'ésista pas au désir de donner quelques consultations, et il a ('crit et imprimé que le magnétisme avait été pour lui, à beaucoup d'égards, une source de lumières. Kiilin il manquerait une nuance àce caractère si original et si complexe, si nous ne rappelions que, chiétien convaincu, ayani prttndiici'- à la (lonstiluanle une des plus bc'llf's paroles (ju'clle ail jamais enten- dues, Montlosiei' ('lait, |iar l'indépendance de sa conscience, du pays des Arnaud, de Doniat et de Pascal, en tout j)oint le i'utui' auteur du célèbie Mémoire à consullcr, (\\\\ lit tant de bruit sous la
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Restauration. Tel était le collègue de Malouet, de Lafayette, de Gautier de Biauzat, comme lui dé- putés d Auvergne à rAssemblée nationale. Quand il y vint siéger, les théories constitutionnelles empruntées aux institutions anglaises venaient de subir un échec complet.
Grâce aux physiocrates, on était assez éclairé en Fiance sur les questions d'administration: mais la science politique était à peu près nulle. Montes- quieu avait dit que t les ministres de son temps ne connaissaient pas plus l'Angleterre qu'un en- fant de six mois », Depuis la mort de ce grand homme, qui donc à la cour songeait à jeter les yeux au delà de la Manche? Qui donc, à la veille de la convocation des états généraux, avait des idées précises sur le rôle qu'ils avaient à remplir? On n'est pas sûr que ce beau monde ait lu et com- pris les cahiers des bailliages. Les mémoires du temps nous l'apprennent, l'apparition de VEsprit des lois, en i 748, avait été un événement moins po- litique que littéraire. Le livre de Delolme sur la Consiilution d'Angleterre, publié en 1771, était estimé de nos voisins avant d'être connu en Fiance. Toutelbis, depuis dix ans, un profond chan- gement s'était opéré dans la bourgeoisie. On s'é-
Il I, K COMIK Ht: MON TI.USIKIl
tait iiii< :'i (''Imlii^i- les cliapitres vi oA xxvii drs li- Mv> iX il MX (le VEspril des lois. iMallel Du l'an, on 1788, |>iihliail dans \c Mercure des articles qui étaient un exposé substantiel de la constitution anglaise. Ilrsullat d'eflorts longuement accu- mulés, cette constitution ne saisissait pas les ima- ginations françaises, enthousiastes, pleines d'i- déal, amoureuses en politique de métaphysique et d'abstraction. Rousseau répondait autrement aux passions indéterminées de l'époque.
Pleins d'une confiance inébranlable dans la rai- son hniiiaine, élevés par la philosophie de leur temps, iciitiers, négociants, médecins, avocats, dédaignaient toutes les règles (pii n^'laient pas simples et ne juraient que par le Contrai social. Malouet raconte que l'assemblée électorale d'Au- vergne fut assez orageuse pour lui donner un véri- table regret d'y être venu. Il l'ut sur le point de donnei' sa démission quand il vil de petits bour- geois, des praticiens, sans aucune instruction sur les affaires publiques, ( ilaiil Rousseau, déilainant avec véhémence «on in' la lyraiiiiic (^t les abus, proposant chacun une roiisliliilioii. Un fait a, du reste, beaucoup frapi»!' ceux (|iii oui puohscrvei' nos ancirniics nKCiirs piovimialcs : c'est lacjiiaiilité de
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bibliothèques particulières existant à la fin du dernier siècle. Il y avait bien peu de familles ai- sées qui ne possédassent pas l'Encyclopédie' les œuvres de Voltaire, de Jean-Jacques, de Montes quieu, deBufTon. La bourgeoisie de province était plus éclairée il y a cent ans qu'elle ne l'est aujour- d'iiui;il ne lui manquait que la qualité de ceux qui ne sont plus jeunes, l'expérience, dont Joubert dit qu'elle corrompt encore plus qu'elle n'instruit.
Un grand événement venait de donner un appui formidable aux théories démocratiques: nous vou- lons parler de la fondation de k république des États-Unis. La déclaration de 1776 avait eu un long retentissement. Les articles de Maliet Du Pan ne purent détourner le courant.
La constitution anglaise dans son intégrité eut pourtant quelques autres défenseurs. Mounier, lui aussi, avant de siéger à la Constituante, avait pensé que l'organisation du parlement d'Angleterre était le meilleur modèle qu'il fût possible de suivre en France. Necker, dans son livre De la Révolution française, déclare que, admirateur delà constitution anglaise, tout son désir était que les états généraux voulussent s'en approcher. Avant les élections, Malouet, prévoyant l'avenir, l'avait supplié de tout
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cOMibiiioi- (l;ms le conseil (in roi ol do n'ouvrir les t'ials (jii';iM'c uni' constiliition. l'iièivs inutiles! oùl-on Irioinphc même des irrésoliilions de Nee- li'V, l;i cour ne se serait pas piètf'e à ses projets. La correspondanee si curieuse de Marie-Tliérèsc avec Maric-Anloinelte ne laisse, sur les intrigues et les pièges de ce monde de courtisans, au début du règne, aucune illusion. Leurs fautes, depuis ravè- neinent de Joseph II, n'avaient fait que s'accumu- ler. Quoique les minisires et Neeker eussent la di- rection ostensible des affaires, ils n'en avaient pas la direction ellective. D'autres conseillers étaient regardés comme plus amis, comme i)lus dévoués, et offraient lasolidai'ilé de pertes conmiunes. L'édu- cation superlicielle qu'avait iveue notre aristocratie ne lui Taisait voir dans le gouvernement britan- nicpie ni la grandeur de la Chambre des lords, n' ce beau rôle (pravaii'Ui jum'' les barons anglais :-lip\danl le< droits des communes cimjoinli^- mcnt avec les leurs. Ayant toujours combattu les droits du tiers état quand il les avait réclamés, ne voyant dans le loi cpie le successeur de Louis \1V, la noblesse l'rancaise était contraire aux n-strictions imposées à l'exercice de l'autorité royale en Angleterre. Louis XVI, à ses yeux, ayant
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plus de puissance que George III, on ne devait pas l'aiïaiblir. Au surplus, la cour regardait comme un axiome rimpossilulilé d'une constilulion libre dans un Étal grand comme la France. La situation insu- laire des Anglais était citée sans cesse comine étant le seul préservatif contre les eiïorts des autres ii o- narcliies, jalouses des avantages attachés à la li- berté et en même temps eiïrayées de ses exemples. Les états généraux s'ouvrirent donc sans un pro- gramme politique.
Oui no suit par cujur l'iiistoire de ces mois de mai et de juin 1 78ÎJ? Rien qu'à relire, dans les Mé- moires les plus hostiles, le récit de cette lutte entre les privilégiés et les communes, on est convaincu que c'est la deiiiièie bataille et ({ue la victoire sera définitive. Qui ne connaît les mots de Sieyès, les apostrophes de Mirabeau? Qui n'a prêté dans son cœur, avec le malheureux Bailly, l'immortel serment du Jeu de paume? On sent comme un souille qui soulève les feuillets du livre quand on l'ouvre à ces dates glorieuses.. Tous les députés du tiers, graves, recueillis, jeunes la plupart, furent, jusqu'après la si-auce royale du :2r)juiu, unanimes dans leurs résolutions; mais un esprit judicieux pouvait, (\ès ce jour-là, prévoir que la cause de la
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nioiiarcliie conslilulioniielk' élail menacée; le 14 juillet, elle fut en péril; le 6 octobre, elle fut perdue. Quelques députés étaient dès lois d'avis de se bornera poser les l)ases indiquées par les cahierset de remettre la constitution à des jours moins orageux. La majoril/' ne pensa pas ainsi, cl, jugeant avec raison qu'un projet pareil ne pou- vait être préparé que par un très pclit nombre de personnes, elle nomma un comité de buit membres, composé de Laîly-Tollendal, Glermont- Tonnerre, Meunier, Talleyrand, Sieyès, Bcrgasse, Le Cbapelier et l'arcbevèque de Bordeaux, de Cicé ; sauf quatre ou cinq noms absents, tels que Mira- beau. Tbouret, Duport, Barnave, Malouct, il n'y eut jamais d'iiommes plus éclairés. Les opinions qui dominaient dans le comité étaient celles des rnonarcbiens. Qui ne s'est demandé pourquoi elles ne |iiirenl triompher dans l'Assemblée? Le comte de Montlosier nous aidera dans cet examen.
Les cabiers servirent de base au travail du comilt'-. Presque unanimes pour s'expliquer sur certains principes, ils avaient été ou divergents ou mtiets sur la |ilii|»art des questions politiques. M. de Clermont-Tonnerre en fil le dépouillement et le soumit à l'Assemblée nationale ; tous les
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problèmes à débattre furent par hii posés.
Jamais constitution ne fut plus discutée, par pièces et par morceaux, que celle de 1791. Chaque jour amenait des motions, des interruptions, des incidents; ajoutez-y le goût des généralités, dé- faut naturel à notre race, et vous vous expli- querez les lenteurs de l'élaboration. 11 fallait pourlaut aborder les questions délicates; c'est alors qu'on put s'apercevoir de quel pas haidi avait marché la Révolution depuis trois mois. Necker, qui revenait de son court exil de juillet, raconte que. Sur sa route, il fut frappé des change- ments que peu de jours avaient opérés dans les esprits et des rapides progrès de l'exaltation. La majorité du comité de constitution ne songeait plus aux institutions anglaises ; la démocratie était entrée dans la place de manière à ne pou- voir plus en être chassée.
Plusieurs systèmes furent débattus par les com- missaires. Tous se ressemblaient sur un point, c'est qu'il ne s'agissait plus de représenter spé- cialement les deux premiers ordres, de créer pour les privilégiés une sorte de chambre des seigneurs, dont on fciait partie par droit de naissance ou en vertu de son litre. La majorilé du comité, quelles
H) !.F. COMTE DK MONTLOSIEK
que fussent les divergences dans les détails, ne s'inspirait que de ce principe, la division du pou- voir législatif, afin de mieux assurer la maturité des délibérations, afin de ne pas créer de conflits entre le pouvoir royal et une assemblée unique, puissante, nombreuse, pai- cela même passionnée. Tous ceux aussi qui étaient partisans des deux chambres reconnaissaient la nécessité de l'élection pour la première comme pour la seconde chambre. Le Chapelier représentait dans ce comité le groupe des constitutionnels. Dans les premières semaines de la Révolution, ils eussent voté la dualité du corps législatif. Lafayette, qui avait vu les États- Unis, dans une première ferveur de démocratie, comiiK'tlrf l'crrour do l'unité d'assemblée, l'avouer ensuite cl la réparer, resta fidèle (ses Mémoires en font foi) au principe de la division do la repré- scnlaliou nationale.
Des motifs spécieux et tirés des circonstances devaient, au moment du vote, déterminer la majeuie partie des constitutionnels à regarder comme vraie la théorie «le Ilabaut Saint-Élienne : La nation esluneyen conséquence sa représenta' lion doit être nue.
(>ii .siii la teneur du projet de constitution :
ET LE C.ALLICANISME. 21
le gouvernement était monarchique, il se com- posait des représentants, d'un sénat et du roi, la chambre des représentants était élue par les citoyens; il n'y avait plus de séparation des ordres, le sénat se composait de Français de toutes les classes; l'âge de trente-cinq ans et une pro- priété d'une valeur déterminée donnaient l'éli- gibilité à cette magistrature, dont les membres étaient nommés à vie. La première nomina- tion devait être faite par les assemblées provin- ciales ou par les députés, avec la simple rati- fication du roi ; dans la suite, le roi choisirait parmi les candidats que lui présenteraient les députés ou les provinces. Il avait le droit de pro- rogation et même de dissolution; mais, dans ce dernier cas, il devait faire procéder à de nouvelles élections sans délai. Enfin le roi n'exerçait le pouvoir législatif que par l'acceptation ou le refus de ratifier les lois. Telles étaient les dispositions principales du projet. Qui eût espéré, le 5 mai 1789, qu'une pareille constitution serait présentée?, et qui eût pensé aussi que, quelques mois après, elle serait repoussée et rendue impossible?
Ce fut le 2 août 1789 que s'ouvrirent les débats. La question de savoir s'il y aurait une déclaration
•J-: i.r. r.n M TK dk monti.osi ki;
de droits ot si (»n la dt-civlcrail d'abord, se pré- senta. .\j)ri''s trois jours do lutte, la parole de Daiiiave entraîna les irivstilus, el il lut décidé qne la déclaration sciait volée avant l'acte constitu- tionnel. Les dispositions du coti'' dioit étaient profondément hostiles à toute rérornic politi(|U('. La petite noblesse de province était encore plus in- traitable que les f;ran(ls sei,uneurs. Tandis (|ue les Noailles, les Grillon, les Montmorency, lesLa Iloclie- loncauld, les d'Aiguillon, se sentaient ga^rnés par l'ivresse généi'cuse du sacrifice et l'amour de la patrie, la grande masse des nouveaux anoblis, de ceux qui n'avaient pas en d'aïeux tué's ou blessés >ur nos champs de liataille liisl(iii(|ues, ireulen- daient |)as cpTil y eût de coiieilialidu. ll> Cdiiinien- çaicnt à ne |»lus écouler, riaient, ])arlaienl liaui. Comme ils ne tendaient cpi'à jeter la di'l'aveur sur les Ojtérations de l'Assemblée, ils sortaient de la salli', loisque le président posait la question, invitant les députés de leur parti à les suivre, ou, s'ilsdemeuraient, lenrcriantde ne point délibérer. Tous les membres du côté gauche, même Robes- pierre, volèrent par acehinialion, le ::ÎS aoùl, (pie le gnuverneuieni Irancais ('"lait nioiiar(lii(|iie. (hiand (tii voulut prt'ciser la iialur(.' de cette iiio-
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narcllie, un mot d'un député presque inconnu. Wiiiipren, eut en ce temps-là un immense succè.*^. « Le gouvernement de la France, s'écria-t-il, est une démocratie royale, » mot qui en disait plus long que des discours cl qui caractérisait avec sincérité les sentiments confus et les idées contra- dictoires qui agitaient alois le tiers. En même temps qu'elle voulait un roi, l'Assemblée était bien résolue à ne le faire régner que sur une seule classe de citoyens. La haine inextinguible que le paysan surtout portait à l'ancien régime montait de jour en jour dans l'âme de la bourgeoisie; elle s'aiguisait aux frottements incessants de la vanité. Le spectacle quotidien de l'attitude de la noblesse, le langage de ses journaux, poussaient le tiers à étendre la Révolution au delà du but qu'il s'était proposé.
Trois questions, tenant les unes aux autres et cependant distinctes entre elles, se mêlèrent dans la discussion : le veto royal, la permanence du corps législatifet sa division. Les grandes luttes oratoires entre les partisans du veto absolu et ceux du veto suspensif, entre Mirabeau, Malouet et Tbouret d'une part, Barnave et Pétion de l'autre, sont célèbres. Le droit de veto parut à tous les publi-
H i.K (O.MTF. IiK MONTI-dSIKi;
cistes lu qiieslion iiii|ioii;inle pour la coiiroiinc. Klait-ii itliis facile d'exercrr un cWo absolu? Meu- nier ne le pensait i)as ; il trouvail (|uc le danger élail le inèiuc. Lors({u'une assemblée (jui piopo- sait une loi atlachcrait un grand prix à ses résolu- lions et (ju'elle serait secondée par l'opinion pu- blique, le le/o suspensif ne produirait-il pas autant d'inconvénients que le veto absolu? Il ne blesse- rail pas moins l'amour-proprc du corps législatif, el Mounier ajoutait ces paroles profondes: c Quand on connaît le peuple, on connaît combien ses vo- lontés sont impétueuses, et que le moment pré- sent ou très })rocliain est le seul cpii frappe ses regards. Ce qu'il peu! attendre six mois, il peut l'attendre toujours. »
C'était sur le terrain des deux cband)res que les passions avaient pris rendez-vous. L'abbé Maury et le côté droit ne cessaient de répéter : « Si nous éta- blissions deux chambres, la constitution pourrait se maintenir. » L'irritation s'accroissait par cette résistance opiniâtre des deux jaemiers ordres. De plus en plus la cour poussait le roi à commettre la faute grave de quitter le rôle du chef de la nation pour se montrer le défenseur de l'aristocratie. La création d'une ebaudjre haute et surlout la j»révi-
ET LE GALLICANISME. 25
sion des éléments dont elle se romposerait exci- taient dès lors au plus haut degré les préventions des députés du tiers. Ces préventions, la no- blesse aurait pu seule les faire cesser en dé- clarant par la bouche de ses orateurs qu'elle ne voulait pas revenir à un passé pour toujours dé- truit. Elle ne le fit ])as, et, de même que la cour avait rejeté la constitution anglaise, la noblesse re- poussa la chambre des pairs.
C'est ainsi que le comité de constitution vit, le 9 septembre 1780, rejeter à une majorité écra- sante son système de la division en deux chambres avec l'élection à la base. On peut lire dans les Mémoires de Ferrières les détails de cette orageuse séance. Meunier et ses amis passèrent de banc en banc pour relever les défaillances; mais ils ne purent triompher des méfiances des uns et des injures des autres. « Aucun de nous, a écrit Rabaut Sainl-Étienne, ne voyait précisément ce que serait cette chambre haute et ce qu'il serait. » Le 12 sep- tembre, le projet du comité recevait un nouvel échec; 673 voix contre 315 n'accordèrent que le veto suspensif. Mounicr, Lally, Bergasse et Glermont- Tonnerre donnèrent leur démission de membres du comité de constitution.
ÏI
Le côté droit à l'Asseiiibli'o conslitiianlo. — Les ainis do Miiiillit- sier, le vicomte de Mirabeau, le tjai-.)ii de Mcnou, CazalL'S et .Ma- louet. — Essai sur l'art de consliluer les peuples. — Derniers efforts des constitutionnels.
Quand Monllosier prit place à l'Assemblée, à la lin de ce mois de septembi'c, il y avait donc un grand déplacement dans toutes les espérances. Simple spectateur, il avait quitté Versailles le 14- juillel, et, en y retournant comme député, il ne reconnais- sait plus les personnages. Ce fut bien antre chose après les journées des 5 et 0 octobre. Dès le lende- main, cent membres du côté droit s'étaient réunis pour aviser sur la situation. MounieretLally étaient d'avis de quitter immédiatement l'Assemblée; Ma- louel, au contraire, conibattil la retraite. Monllo- sier, nouveau venu, adopta la première opinion en y mettant la réserve que cette résolution aurait
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assez de voix pour enlrainer la ilissolulion de TAs- sendjlée. Mounier et Lally persistèrenl dans leur avis sans adnieltre de réserves; le lendemain, ils [lartircnt après avoir donné leur démission.
Cet exemple n'ayant pas trouvt' d'imitaleurs, Monllosier se mêla activement aux tr;ivaux létiisla- lils. Les relations qu'il coni racla d'abord lurent loin de le rendre favorable aux monarcliiens. 11 vivait familièrement avec le vicomte de Mira- beau, le baron de Menou et Gazalès, et il nous a fait connaître ces trois personnages par des côtés nouveaux.
Le vicomte de Mirabeau, Minibeau-TonneaUy comme on l'appelait, avait de l'esprit, du courage, mais aucune instruction cl encore moins de bon sens. Dans les premiers temps de leur amitié, il emmenait fréquemment Montlosier dîner avec lui au Palais-Royal. Ce fût bientôt un prétexte à atlioupcments autour du restaurant; il fallut • •n changer. Quelques amis s'étant joints à eux, ils avaient fondé des dîners réguliers sous le litre de Salon français; le lieu de réunion était dans le voisinage «l'un marché. Un joui-, tout le m.irclié se met en rumeur et vient assaillir la mai- son; le vicomte de .Mirabeau était au comble de la
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joie, il faisait déjà des préparatifs d'atlaque et de défense il avait mis ses amis en rang, et on lui obéissait machinalement. « La même chose nous était arrivée, ajoute Monllosier, à une précédente assemblée que nous avions eue aux Capucins. Comme il était question des intérêts du clergé, nous avions principalement de vieux abbés et de vieux évêques. Le peuple étant entré dans le jardin et nous ayant lancé des pierres à travers les vitres, nous nous levâmes de surprise. Le vicomte de Mira- beau aussitôt de suivre la ligne en criant : «. Aligne- » ment, alignement, messieurs! » Voilà le cardinal de La Rochefoucauld et les autres évèques de s'ali- gner en effet. Je me retenais, mais je ne pouvais m'empêcher d'éclater de rire. Notre lapidation aux Capucins eutpeu de suite; celle qui nous menaçait près du marché pouvait en avoir davantage. Tan- dis que le vicomte de Mirabeau faisait ses disposi- tions tacticiennes, je trouvais plus sûr d'envoyer chercher M. Bailly; notre retraite me paraissait dif- ficile. M. Bailly vint aussitôt; il nous conseilla par prudence d'abandonner nos réunions. »
Le baron de Menou était célèbre par son esprit d'à-propos; c'est lui qui, lors de l'incident occa- sionné par l'arrestation à Moret des tantes du roi
30 L i: C U M T K n K MONT 1. 0 S 1 1'. i;
[•iulanl pour rémif>ralion, monta à la tiiliiinc el (lil : « En vérité, messieurs, l'Europe sera bien étonnée d'apprendre que l'Assemblée nationale s'est occupée pendant quatre beures du départ de deux dames qui aiment mieux entendre la messe à Rome qu'à Paris. » L'Assemblée s'était mise à rire et avait passé à l'ordre du jour.
Quant à Cazalès, personne ne Ta mieux connu dans ses replis les plus cacliés que le comte de Montlosier. C'est lui ([iii a mis en pleine lumière !oul un côté de la vie i)ulilique du grand ora- teur royaliste. Quand la loule le suivait dans l»\s places et dans les rues, Cazalès, s'arrèlant devant les groupes, se laissait entourer et causait fami- lièrement sur les alTaires du temps; la loule l'écoutait alors avec une grande attention; quel- ([uefois on l'interrogeait, il répondait aussi sé- lieusement que s'il eût été avec des bommes d'État. Ensuite il les (piillait en les saluant jus- qu'à terre. Un joui', an jardin des Tuileries, on s'avisa de l'insulter : « Pienez garde, leur dit-il, quand je ne serai j)lus (l(''|)nlé, vous ferez de moi ce (|ue vous voudrez ; je serai alors, comme tel d'entie vous, un ])auvre b...; mais, aiijoiird'biii, comme député, je suis l'iiomme de la nation, .le
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lui dois la protection de mes conseils, elle me doit celle de sa Ibrce, Citoyens, vous aimez la liberté ; l'Assemblée qui est là en donne des leçons ; moi j'en suis un exemple. La preuve que je suis un homme libre, c'est que je ne pense pas comme vous et que j'ose vous le dire . » En prononçant ces paroles, Gazalès relevait de temps en temps sa culotte, qui tombait sur ses genoux. Au-dessus de sa large poitrine toute débraillée, sa figure s'ani- mait, ses yeux étincelaient, toute sa personne était imposante. Ce tableau, que nous empruntons à la plume deMontlosier, ne manque certainement pas de grandeur elde relief.
Ni le baron de Menou, ni le vicomte de Mira- beau, ni même Cazalès, bien qu'il l'eût tutoyé dès le premier moment, ne furent cependant ses amis intimes. Celui qu'il aiina le plus dans l'Assemblée, celui qu'il aima le plus dans l'exil, celui dont il a écrit en apprenant sa mort : « J'ai perdu la moitié de ma vie, » c'est Malouet. Montlosier avait eu contre son compatriote des préventions défavo- rables. Malouet avait soutenu le doubli-iucnt du tiers et le vole par tète ; il avait douiu' son adhésion au serment du Jeu de paume. Montlo- sier partageait alors toutes les passions df la
S2 I. r. C.OMTI. liK MONTl.OSlKi;
noblosse, et il .iNail Liardi'- rainunc à .Malouel. IVu à peu cepeiidaiil il avail iiiicux vu les chosos cl jn<>é piuséquitahlriiicnt les personnes. « J'avais pu, cerit-il, in'apercevoir dans quelques circon- stances (pic, derrièrela modération de Ion, derrière le calme apparent de Malouet, il y avail un i;rand fonds de chaleur et d'énergie. » Les antiitalliics disparaissaient donc, lorsqu'un événement (pii l'ail apprécier le caractère de Montlosier lia ces deux hommes pour jaiuais.
Dans les premiers mois di' I7!H), les d(''pul(';s de la |)rovinee d'Auveri;ne l'Ia-eiil réunis pour iixcr la limite des nouveaux déparlemenls. Une couleslalion s'éleva cuire un dépulé du côté j^auelie, .M. llM«iuet, et Montlosier. Le témoii^nage de Malouet lui invoqué. « Voire Malouet, dit M. lliiguel, u'esl qu'un intrigant. » Montlosier relève le mot. De là j)rovocation , menace et duel. Le (Omhal fui long et oiiiuiàlie ; à la lin, .Mciillo^icr jioila à >on advi'i'saire un ( ouj) d'épéc au bas venlre, cpii le j)erea de paît en pari, il tomba sur le couj». La blessure ne fut pas mor- telle.
Malouet n'oublia pas cet acte de courage; mais il n'était pas liomiiie à donner son amilié sans
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essayer d'y ajouter le plus grand charme, la communauté des idées. Le terrain était depuis quelque temps préparé. Montlosier ne fréquentait pas la cour; il déclare même, dans ses Mémoires, que, pendant tout le temps de l'Assemblée consti- tuante, il n'avait vu ni la l'iinilie royale, ni ancun des ministres. Dès le début, le côté droit lui lit pitié; son esprit vif^ouroux bii avait montré bien vite rimpuissance de la digue et rimpétuositc du flot. Il constate quelque part l'ivresse qui s'était emparée de tous ceux qui avaient pris une part ac- tive à laRévolution; il remarque que toute la jeu- nesse sortie des écoles, ardente, ambitieuse, sen- tait qu'elle avait devant elle toutes les places, toutes les fortunes, toute la puissance désormais attachée au mérite et à la constitution d'un grand État. Dans son dernier séjour en Auvergne, il avait déjà pu constater que la population des cam- pagnes, dès le mois de juillet, ne payait plus ni dîmes ni censives, et ne craignait rien tant que le retour des anciens seigneurs. Avec la perspec- tive de la vente des biens du clergé, les capitalistes et les créanciers de l'P^tat avaient reçu des garanties de leurs créances et voulaient les canservcr. La bourgeoisie de son côté était heureuse d'avoirà sa
3-1 I. F. COMTK I)^: MONTLOSIEI?
disposiliou les liiadcs dans la ijarde iialionalc et de se voir délivrée surtout de la prééminence de la noblesse.
Monllosier élail frappé de tous ces laits, de ce speclacle d'une société nouvelle n'ayant plus qu'une seule préoccupation, celle de perdre les biens qu'elle venait d'acquérir, c II l'aut le recon- naître, répondit-il un jour à d'Éprémesnil, qui pensait que tout cela finirait par un bon arrêt du parlement, le grand obstacle au retour de ce qui était jadis n'est pas dans les opinions, il est dans les inlérêts. »
Un exemple lui avait complètement dessillé les yeux : à l'une des séances du soir, le 18 juin 1700, à la suite delà motion de Lameth, relative à la suppression du monument delà place des Victoires, un député du Midi, Laïubel, avait demandé l'abolition de la noblesse liéréditaire. Cette proposition, appuyée par Lafayetle, Mathieu de Montmorency et Saint-Fargeau, allait être mise aux voix. Le côté droit était surpris : il avait dans ses rangs un certain nombre de membres du tiers (|ui, dans toutes les questions touchant à la religion, au clergé et à la monarchie, avaient riiabitudc de voter avec lui. Dès qu'il fut question
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do la suppression des titres, ils s'enfuirent vers le côté gauche. Monllosier en retenait un, qu'il connaissait plus particulièrement, par le pan de riiabit. Le morceau faillit lui demeurer dans la main. * Je ne suis pas pour la noblesse, » lui cria son voisin; — et le décret fut voté. C'est un de ceux qui ont causé le plus de joie en France et le plus affermi la Révolution. Cette observation est précisément de Montlosier, qui voulait retenir son collègue du tiers état obéissant à l'instinct de toute sa race.
Montlosier n'aima jamais la démocratie. De- venu partisan des deux chambres, grâce à l'in- fluence insinuante de Malouet, il se séparait de lui en maintenant la division des ordres. Jaloux de l'importance de l'aristocratie anglaise, s'il eût voté le 9 septembre pour la dualité du corps légis- latif, il se fût réservé de discuter la composition de la seconde chambre et ses attributions.
Ce n'est pas à la tribune qu'il put d'ailleurs ex- poser ses convictions. Bien qu'il y ait paru plu- sieurs fois, on ne peut le citer comme orateur ; vainement l'abbé Maury lui avait indiqué sa mé- thode pour le devenir. Monllosier ne voulut pas cultiver ses dons naturels. « Si j'avais vu, répon-
30 LE COMTK DK M d N T LOS 1 H I!
dail-il, dans l'ordre nouveau quelque chose d'é- tabli; si, comme en Angleteirc, j'avais trouvé devant moi une forme d'assemblée délibérante, lice à un système régulier d'inslitutions, j'aurais eu une perspective de service, un avenir d'utilité auquel j'aurais pu in'altachci' ; mais, pour moi seulement, pour une pelilc ré])ulation de quel- ques jours, })Our de petits succès de salon, jamais je n'aurais pu, comme Maury ou comme Cazalès, m'imposer une telle tache. >'
Un jour cependant il trouva sa voie. L'Assem- blée avait commis la faute de se mêler des affaires de la conscience et de décréter une constitu- liun civile du clergé. Elle avait enjoint aux ecclé- siastiques en exercice de prêter publiquement le serment à celte loi. Les membres du clergé qui étaient députés n'en étaient pas exempts. U:ie séance fui désignée poui- raccomplissemenl de celle mesure ; on fui obligé d'y renoncer. Les premiers appelés, l'évèque d'Agen, un curé de sou diocèse, l'abbé Fournès, un autre du diocèse de Cambrai, prononcèrent de telles pa- roles pour motiver leur refus, que l'Assemblée crut devoii charger le comité ecclésiastique de préienter dans le ]ilus bref délai un j)rojiM d'in-
HT LE GALLICANISME. 37
slruclion à rcriet de prévenir des alarmes el des troubles inévitables. Les journaux rapportent que Montlosier demanda avec dérision qu'on adjoignît à ce comité deux protestants, Rabaut Saint-Etienne et Barnave, et, comme on lui prêtait attention, il ajoutait: « Je ne crois pas. quoi qu'on puisse faire, qu'on parvienne à forcer les évêques à quit- ter leur siège. Si on les chasse de leur palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre qu'ils ont nourri ; si on leur ôte leur croix d'or, ils pren- dront une croix de bois. C'est une croix de bois qui a sauvé le monde. »
Pendant quelques minutes, la tumultueuse As- semblée garda le silence. Ces éloquentes paroles, la postérité les a consacrées ; elles mériteront d'être rappelées tant que vivra le nom de Mont- losier. Elles sont gravées sur la pierre de son tombeau. L'auteur du Mémoire à consulter repose sous les vieux cyprès de Randanne, dans cette terre des volcans qu'il avait fertilisée.
Cependant l'Assemblée continuait, sans beau- coup de méthode, d'ajouter au premier chapitre constitutionnel des chapitres nouveaux. Se défiant de plus en plus des intentions de la cour, elle glis- sait sur la pente qui devait bientôt l'amener à con-
•JH LE COMTE DE MO.NTLOSIEU
centrer entre ses mains ions les pouvoirs. Les agents du {iouvernement, qui répondaient de tout, ne pouvaient plus agir sur rien. Le ministère avait à peine un huissier à sa nomination. Montlosier voulut éclairer le côté droit.
Prévoyant le départ de Louis XVI, il fit paraître, vers le milieu de 1700, sous le litre un jieu prétenlieux (VEssai sur l'art de constilaer les peuples, un examen des opérations constitution- nelles de l'Assemblée. L'ouvrage avait été com- posé avec la coopéialion de Bcrgasse; c'était un vrai plan de constitution. Une seconde édition fui publiée en 1791. Montlosier critiquait vive- ment la marche de l'Assemblée. Son point de dépari csl le respect de loulos les inégalités, soit de naissance, soit de titres ou d'honneurs. On de- vait, d'après lui, enter sur ce vieux rameau les futures institutions libérales. Défenseur de la no- blesse, il la plaçait dans la chambre haute et re- prenait quelques-unes des vieilles idées de Mou- nier. Expliquant ensuite les origines de la liévolution française, il constatait l'influence de la républic^ue américaine sur le développemcni des sentiments d'égalité et deliberlé; il faisait remar- quer (et .M. de Tocqueville lui a emprunté cette
ET LE GALLICANISME. 39
observation) que, par les assemblées des notables, par l'institution des assemblées provinciales, toutes les habitudes avaient été dérangées. Les es- sais de réforme, incomplets, toujours interrompus, avaient, depuis l'avènement de Louis XVI, irrité la fièvre publique. La nation n'était plus d'aplomb dans aucune de ses parties ; un dernier coup avait donc pu la mettre en branle. Toutes les voix de- mandaient la restitution du droit qu'ont les hommes vivant en société de n'obéir qu'aux lois qu'ils auraient faites, et de ne payer que les sub- sides qu'ils auraient consentis.
Monllosier reconnaissait donc la nécessité de la Révolution. Après en avoir énuméré les bien- faits, il accepte l'égalité proportionnelle des im- pôts et des charges, l'admission de tous les citoyens aux emplois et aux dignités, la pério- dicité et la continuité des assemblées délibé- rantes, la suppression des prisons d'État, des lettres de cachet et de toutes les anciennes traces du régime absolu. Il voit le despotisme renaître derrière l'anarchie et les excès popu- laires; il croit que, dans l'inlérèt de la liberté, il faut maintenir comme autant de barrières les privilèges des provinces, les prérogatives de la
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noblesse, l'auloiilé îles |iark'iuenls. « L'inconsé- quence t'I la IVivolilé de la nation, dil-il, ne sont pas, comme on le croit, une chose qui lui soit naturelle, qui dépende de son climat ou de quel- que autre cause parlirulière et permanente; elle provient île l'inconséquence même, de la versati- lité de loul ce (jui existait, versatilité accom- pagnée de je ne sais ({uelle dignité qui Taisait qu'on se portait à trouver les choses merveilleuses, parce qu'on n'osait les croire absurdes. Je ne sais quel honneur s'était substitué à la vertu ; le bon goût avait usurpé l'empire des mœurs, le bon ton celui de la société; un talent tenait lieu de toutes les qualités; l'ennui était devenu le premier des maux; le pédantisme, le premier des vices. Don- nez une bonne constitution à ce peuple, il de- viendra fort. Mettez de l'ordre dans son gouver- nement, et vous en mettrez dans ses idées. Le peuple français, dit-on, est peu sage, donc il ne lui faut pas de liberté; — et moi, je réponds : Donc il lui faut de la liberté pour qu'il devienne sage. »
C'est ain.^i que s'expriiuaii Montlosier en pleine révolution, — aristocrate et iibi'ral, vrai bai'on de la grande charte, critiquant les principes qui
ET LE (;ALL1(;AMS.M I',. il
avaient servi de rondement à la Déclaration des droits de lliomme, mêlant à tout cela ses idées sur l'origine de la noblesse et des possessions féo- dales, parlant avec respect de Tinstitulion de la religion, mais excluant le clergé de tout rôle po- litique, insistant sur la division des pouvoirs, et en même temps sur la création d'une chambre haute où siégerait une pairie héréditaire; — écri- vain de plus de force que d'élégance, de plus d'o- riginalité que d'élévation, entraînant dans son cours rapide et tourmenté du sable et des cail- loux. Necker, à qui il donna son livre, s'y recon- nut, et Buike le félicita; mais Necker et Burke ne connaissaient que la société distinguée de Paris. Montlosier avait trop vécu en agriculteur dans les montagnes d'Auvergne; il n'avait pas été assez hobereau pour juger des haines farouches; il ne sentait pas encore que l'explosion soudaine à laquelle il assistait n'était que le complément d'une œuvre de dix siècles, et que la base même dû mou- vement était l'égalité des conditions.
Cet essai constitutionnel provoqua une vive co- lère dans la droite. Le principal sujet d'irritation était la question des deux chambres. Le parti aris- tocratique flétrissait ce système, parce qu'il lui
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reprochiiit d'avoir causé la déroction de la mino- rité de la noblesse et de donniM- à une partie de l'a- ristocratie, au détriment de l'autre, l'espérance de la pairie. Une occasion, du reste, allait s'offrir pour juLicr du peu de progrès des idées libérales.
Les l'euillanls, autrement dit les conslilulioii- nels, étaient appelés à tenter le dernier effort pour le maintien de la royauté. Après la mort de Mirabeau, à la suite d'une visite que M. de Mont- morin avait faite de la part du roi à Alexandre de Lameth, il avait été convenu qu'il y aurait une ré- vision de la constitution. Dans cette lévision, qui devait être principalement confiée à Thouret, à lUiport, à Beaumetz et à Barnave, le roi aurait re- piis une partie do son autorité et de ses pouvoirs. L'ordre public devait être établi sur de nouvelles bases.
Le parti constitutionnel s'était ainsi séparé du club des jacobins, qu'il avait fondé. A propos du projet de loi sur l'orj^Mnisation du coips légis- latif, Duport commença la lut le. Il n'est point permis d'oublier ces niéniorables paroles : « Tout s'est ImIi ju^iu'à ces (Irinjcis moinents comme il • It'vait se passer, et je ne voudrais reiranclier de notre révolution (pu- d'iunliji's cnniutés qui la dé-
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figurent; mais il n'est ]iersonne parmi nous qui, dans sa conscience, n'ait pensé que la pente des esprits, si utile à l'établissement de la liberté, ne devait être favorisée que jusqu'au moment où elle- même cesserait de favoriser les véritables idées de liberté et d'un gouvernement sage. Ce moment est-il venu? Je le pense. » — Et Duport, doutant que ses concitoyens eussent des notions justes sur la liberté, la définissait ainsi : « La liberté est la limite des droits de chacun, limite posée par la justice, exprimée par la loi, défendue par la force publique. » Déjà, dans l'Assemblée et surtout hors de l'Assemblée, tout un parti commençait à penser que la Révolution devait avoir pour dénouement la république. Duport y faisait allusion quand il disait dans ce même discours. «. D'autres font ré- pandre que les principes d'égalité et de liberté se- raient plus religieusement observés sous une autre forme de gouvernement. En vain dira-t-on que leur projet est ridicule. Est-ce parce que les choses sont déraisonnables qu'elles sont impossibles? » Les constitutionnels, prenant alors pour base l'égalité et l'unité de la représentation nationale, crurent qu'ils pourraient fonder en 1791 ce qu'ils appelaient la royaulé démocratique. La fuit(3 (h
il i,K c.oMrr. m: monti.osiki;
Van'iincs vint rontlre leur n'iivri' iiiipralicaldc, Lo cùlé droit persévérait plus que jamais dans son opiniâtre résistance. Nous en voyons la preuve dans deux publications de Montlosierà celle date. La première était intitulée Nécessité tVnne conlre- réi'ohttion. Montlosier ne voulail-il pas(iiroii revint aux V(iMi\ cxpriinés par les cahiers des bailliages? Duiuiil (lénonea celle brocliure à la Iribune. Dc- noucialion inutile! que pouvaient produire des propositions pareilles?
r.ien que, peu de jours après, Montlosier eùl fait imprimer les Moyens de contre- rcrolulion , ses moyens n'étaient pas ])lus réalisables, el liii- mèiue r('Couuaît (pie sa dernière bcdclmie eut peu de succès. Essayer, connue il le proposail, de reeoiislitucr la force piililiipic, la iiictlre à la disposition du roi, l'aire une li|;ue de tous les propriétaires, c'était, dans l'étal où se trouvait la France, ;uitanl di' v^^m^^^ \)\\r\\\<. Les [»lans si nombreux que l'on proposait al()i> ne valaient pas ceux de Mirabeau, et Miiabeaii n'était ni de- bout, ni au i)ouvoir, pour les laiie exécuter.
Réviser la couslilution, tel était le cri poussé par les politiques.
Le comité de révision, en majeure partie com-
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posé des constitutionnels, s'était réuni au comité de constitution, dans lequel étaient entrés, à la place des démissionnaires, Tliouret, Target, Ra- baut Saint-Elienne et Desmeunier. Malouet et Clermont-Tonnerre entretenaient les espérances. « Osez, osez, leur disaient-ils; sachez confesser vos erreurs et les réparer. Vous voulez effacer quelques taches, il s'agit de corriger des diffor- mités. »
C'était surtout avec Barnave que Malouet ai- mait à s'entretenir. Le jeune député du Dauphiné avait beaucoup vieilli depuis quelques mois. Son désir, comme celui qu'avait 'exprimé Lalayette en février 1791, était de finir vite et bien la Révo- lution.
Le départ du roi pouvait- il le permettre? On n'ose croire aux folles espérances que ce départ fit naître dans le côté droit. Un de ses organes, le Journal de la Cour et de la Ville, imprima le matin même cet te note : « Ceux qui voudront être compris dans l'amnistie du prince de Condé peuvent se faire inscrire à notre bureau d'ici au mois d'août. Nous n'en excepterons que cent cinquante per- sonnes dont nous donnerons incessamment le nom et le signalement. »
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Tandis que la nouvelle de l'ai restai ion de Louis XVI el de sa laniille rejelail la noblesse dans son obstination, elle unissait plus romplè- tement les constitutionnels et ce qui restait de l'ancien groupe monarcliien. La haine que leur portait la famille royale étail pourtant faite pour les décourager. Rentrant un soir chez lui, en juillet 01, Montlosier trouva un personnage con- sidérable qui avait vu dans la matinée Mme Elisabeth et Mme Campan. 11 lui rapporta le propos suivant de Mme Elisabeth : « M. de La- fayette voudrait actuellement nous sauver; avant tout, nous voulons nous sauver de M. de Lafayette. » Montlosier était mécontent de celte attitude; il était surtout affligé d'apprendre que le roi mettait toute sa confiance dans les forces étrangères. Il eût préféré que Louis XYI, malgré ses répugnances, fût entré, de concert avec le parti constitutionnel, dans un plan vigoureux de défense. Malouet et Mallel Du Pan étaient du même avis. « 11 me restait, dit Montlosier, quelques inquiétudes du côté de la reine, dont les disi)Osilions m'étaient moins con- nues el qii'(jn disait extrêmement animée. J'i'lais dans de bons rapports avec M. de Fontanges, ar- chevêque de Toulouse, que la reine aimait el voyait
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souvent. Je le piiai de me dire quels étaient ses sentiments. Il me répondit que, selon ce qu'il avait pu découvrir, la reine avait eu, ainsi que le roi, pendant quelque temps des espérances à l'égard du régime constitutionnel, mais qu'au moment présent elle n'en avait plus ; qu'elle était décidée à suivre en tous points les errements qui seraient tracés par le roi, mais que, pour son goût parti- culier, elle avait horreur de toute assemblée délibé- rante. » Le sort de la révision ne pouvait être dès lors douteux.
Il n'y a pas, dureste, de document plus intéres- sant et rendant avec plus de sincérité les impres- sions des derniers royalistes libéraux que la lettre adressée le 26 août 1791 à M. de Bouille par M. de Gouvernet, fort attaché au parti constitutionel. « Notre malheureuse étoile, écrivait-il, fait qu'au moment où les démocrates eux-mêmes sentaient unepartie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur refusant leur appui, s'opposent à la répara- tion. » En effet, la veillemême des débats, d'Épré- mesnil montait à la tribune, protestant, au nom du côté droit, contre tous les décrets et annonçant la ferme résolution de ne plus prendre part à aucune espèce de discussion : la révision fut alors rapide.
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Ail mcMiicnl où il sitiiialail le \\cc |)iiiui|ial do la coiisliliilicii de 1791, (jui avait j)la(L' la soii- veraiiich'* du |MMi|tle en lace dti droit lirrrdilairc di' la coiuoiint', Malouel l'ut int(;'i'rom|iii pai' les imic- mures. Aucune discussion ne s'éleva ni sui- runitr du corps législatif, ni sur ses rapports avec le pouvoir (}\i''culir. Les quelques nioditi» atiniis pro- posées ayant été repoussées, Tliouret ci'ut devoir déclaier, au nom des deux coniilés, que les chan- gements apportés par les dernières décisions de rAsseml)lée ôtaieni au pouvoir exécutif la force qui lui était indispensable. Quand il lui déciélé ensuite (pic l'acle constitutionnelserait présenté à l'accep- l;iti(Ui royale, Montlusier, jut;eant que tout dis- cours serait inutile, se leva à son (our et demanda acte de son silence.
Le parti des constitutionnels avait échoué comme celui des monarchiens. Lafayelle a prononcé sur si.'s amis ce jugement éclairé : « Ils ne regardaient dil-il, tout ce qui n'était pas la Déclaration des dioils que comme des combinaisons secondaires ri n'avaient aucune objection à ce que la force des choses détruisît la royauté, si elle éiail incom- |ialiMe avec les institutions dé-mocratiques. Ils aimaieiil iiiii'iix la (h'iuocralie sans l'oyaiilé que la
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royauté sans démocratie. » Des trois lignes de défense établies sous la Constituante, l'une par les impartiaux, l'autre par Mirabeau, la dernière par les constitutionnels, cette troisième fut la plus facilement emportée. Nons ne parlerons pas des derniers et inutiles efforts que motiva la question des conventions, c'est-à-dire de ces assemblées spéciales chargées de modifier les constitutions. Montlosier raconte que Robespierre se mit à rire quand il fut interdit aux deux prochaines législa- tures de proposer aucune réforme constitution- nelle. L'Assemblée constituante n'avait plus con- fiance en elle-même quand elle se retira.
La résolution que prirent ses membres de ne point se soumettre à une réélection a été très blâmée. Du côté droit, ce furent non pas seule- ment les violents, mais les plus modérés qui avaient manifesté le même éloignement. Cazalès seul marqua du penchant pour le droit de réélec- tion. Il se croyait sûr d'être nommé à Paris. Cette espérance toucha peu la droite, elle fut presque unanime pour faire refuser la parole à son ora- teur; mais Cazalès l'obtint et appuya son opinion sur le principe de la souveraineté du peuple. Seul il était dans la vérité. Montlosier était à côté de la
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question quand il répond il : « M. de Cazalès a plaidé la cause des grands lalenls, je vais plaider celle de la liberté. Le despotisme est mort; il y a un parti dans l'Assemblée qui voudrait recueillir sa succession. » A gauche, Duport, Le Chapelier et Lameth soutinrent l'opinion du comité de consti- tution, qui voulait toujours la réélection. La lassi- tude l'emporta. « Vous avez raison, disait Beau- melz à Montlosier, nous sommes las du public; le public est encore plus las de nous; si nous ne savons nous chasser nous-mêmes, nous serons chassés. »
N'étant plus député, Montlosier était déterminé à émigrer. Quand le trésorier de l'Assemblée vint le trouver pour lui remettre ses frais de poste jusqu'à Clermonl, il lui parut plus franc de dire qu'il partait i)Our Coblentz. « Cela ne me fait rien, » lui répondit l'employé, qui compta alors dans son livre les postes de Paris à Coblentz et en paya le montant.
Après avoir assisté avec l'abbé Maury à une séance de l'Assemblée législative, Montlosier partit avec un de ses compatriotes, officier au Royal- Crav.ilc, M. de la Villate.
Il lui liienvito éclairé sur les intentions des émi-
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grés. L'abbé Maury se trouvait à Bruxelles en même temps que lui; on annonça une assemblée géné- rale des royalistes. L'abbé Maury y prend la parole et l'ait un sermon politique sur la nécessité de se rallier à l'ancienne constitution du royaume. Il entre dans les détails de la beauté des trois ordres, de la perfection des parlements; il insiste particulièrement sur la futilité et l'inconvenance du système des deux chambres. Il ajoute enfin d'une manière expressive : Et surtout, messieurs, point d'essai!
Il avait été facile à Montlosier de deviner l'objet de cette réunion. Il s'agissait de mettre en garde l'émigration contre son système des deux chambres et de critiquer notamment son Essai sur r art de constituer les peuples. Il en parla le len- demain à M. de Laqueuille, qui se mit à sourire et ne repoussa pas ses conjectures.
Un nouvel incident vint les confirmer. Montlo- sier partait de Bruxelles pour se rendre à Coblentz. Dans les environs d'Aix-la-Chapelle, il rencontra le comte d'Egmont, qui l'invita à s'arrêter chez lui.
Toute conversation roulant alors sur la politi- que, Montlosier parla de Paris, qu'il avait récem- mentquitté. Il eutàprononceric nom de Mounier,
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Mme (rKi:iiioiil lui laiira des regards furieux et ne ménagea pas les injures. M. d'Egmonl riait, mais ne désapprouvail pas trop sa femme. Mont- losier se hasarda à répéter un mol du comte de Clioiseul d'Ailiecourt : « Mounier, qui nous a fait tant de mal, mais à (jui nous avons tous par- donné. » Mme d'Egmonl paraissant s'irriter da- vantage, il se leva et sortit. Celaient autant de pronostics }»our sa réception à Coblenlz.
H vélail à ]ieinc arrivé qu'il alla faire sa cour et reçut une invitation à souper. La maison qu'habi- taient les princes était plus que modeste. Pen- dant le souper, ce qui attira le plus son attention, ce fut Mme de Balbi, en coquetterie avec le chevalier de Puységur. Leur conversation était fort auiuiée, et Montlosier, étant assis près d'eux, put faciltiiienl entendre ce joli bavardage qu'on n'entendait (|ii'à Paris et au xviii" siècle. 11 était impossible d'èlre plus abondant en toute sorte de futilités, et de donner à des riens plus d'amabilité et de grâce. Ainsi finissait galamment en exil l'an- cienne société. Ce fut toute l'impression que Montlosier emporta de sa première visite à Go- blciil/.. Il v avait été, à dire vrai,i)eu bienveillam- mcnt accueilli <•! n'avait pas tardé à s'apercevoir,
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par le vide créé autour de lui, que le nom d'an- cien membre de l'Assemblée nationale était en horreur parmi les ardents royalistes. 11 résuma cette visite en ces mots : « Je n'avais rien à dire à qui n'avait rien à écouter. » Il revint alors à Paris; son absence avait duré deux mois.
Son premier soin fut de courir chez ses amis pour s'informer de leurs espérances. Bergasse n'en avait plus. D'Eprémesnil en avait toujours, mais dans l'excès du mal, qui devait, d'après lui, infailliblement ramener les parlements. Mallet Du Pan et Malouet étaient tristes et fort inquiets.
Montlosier put s'assurer par lui-même de l'état de l'opinion publique à Paris et des rapports de la nouvelle Assemblée avec la cour. Les théât''es, les séances de la Législative, la lecture des pamphlets, les conversations, tel était l'emploi du temps. Dès qu'on voyait Montlosier aux tribunes de l'Assem- blée, on le regardait et on riait. Il y rencontrait souvent d'anciens collègues du côté gauche de la Constituante. Un jour, il s'y trouvait auprès d'Al- qnier;ils avaient eu déjà de violentes altercations. Alquier se mit à causer franchement de la situa- lion du roi et des affaires publiques. Montlosier lui fil l'aveu qu'il venait de Coblentz, et que, selon
ra I. K ('.(t. M 1 1: hi: mon i i.osih i;
(Oulc aitparL'iicc, il y i çlomiiciail biciilùl. — « Vous avez raison, répondit Alquiei";quereriez- vous ici? In lioinnie de votre naissance ne peut cire aujourd'iiui qu'à Goblenlz et auprès des prin- ces. Si j'ctais noble, je ferais comme vous. Nous autres, membres du tiers état, nous étions dans une condition abaissée; on nous a donné les moyens de nous relever, nous l'avons lait; c'est h raison d'élre de la Révolution. » Celle conversation méritait d'être Iranscrile; elle disait tout.
Voulant voii' pai' lui-même ce qui attirait l'at- tention et la cuiiosilé, Monllosier s'avisa d'as- sister à une représentation de Charles IX. 11 y lui reconnu et, à tous les entr'acles, liué, sifflé à ou- trance; (111 lui criait : « A Goblenlz! à Goblenlz! » Il lui i>ainl prudent de sortir quelques moments avant (jue la pièce lui finie; mais l'objet prin- cipal de son séjour à Paris était de conférer avec Malouet el ses amis politiques. Un jour fui pris; ils se réunirent en petit comité. Glermont-Ton- nerre, Mallet Du Pan, lîliuliêre, y assistaient.
Il est impossible, quand on lit dans les iMé- moires inédits de Monllosier le récit de celle con- férence, de croire que des esprits éclairés aient pu sérieusemcnl avoir ((tiifiance alors dans la diu'ée
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du gouvernement monarchique. Nous cédons la parole à Montlosier. « Mes amis, dont quelques- uns croyaient avoir la confiance du roi, confiance qu'ils partageaient avec M. de Bertrand et M. de Montmorin, m'assurèrent que le roi se défendrait. Ils jugèrent seulement qu'il ne devait s'écarter en rien des formes constitutionnelles. Je proposai de faire demander aux prêtres de service au château un serment à la constitution avec les réserves de M. de Donald. Je proposai d'en faire de même re- lativement aux émigrés. Tant qu'il y avait en France un exernple de violence et d'outrage, l'é- migration n'était pas seulement un droit, elle était de toute justice. Relativement aux prêtres, mes amis pensèrent à peu près comme moi; il n'en fut pas ainsi relativement à la nohlesse. Trompé par les plus fausses suggestions, le roi, non pas la reine, désirait quelquefois sincèrement la rentrée des prmces et celle des émigrés. Cet abandon de toute la noblesse de France lui était tout à fait triste. Ce n'était pour lui qu'un entourage; mais cet entourage, surtout au lever et au coucher, il semblait ne pouvoir plus s'en passer. La position, disait-il, est donc bien fâcheuse, puisque personne ne veut plus la partager. Nous fûmes parfaitement
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d'accord sur le plan de résislance du roi. Malouel nous ré|)ondail à i^cl àiiiwû i]Q M. de I5oi-lrand, de M. de Monlmorin el de .M. de Lessail; mais il élail impossible de porter plus loin que Louis XVI la faiblesse et l'abaissement. »
Parmi les moyens de défense, Montlosier et ses amis avaient osé compter les formes conslilulion- nelles; or la Législative, de })lusen plus inquiète, prévoyant la guerre extérieure, ne pouvant se lier au château, arrivait, d'empiétements en empiéte- ments, à se mettre en correspondance directe avec les directoires des départements, et elle renver- sait le ministère constitutionnel. Pendant quelque temps, Lametli, DuporI et liaiiiavc s'élaicnl pour- tant imaginé que les choses pourraiciil aller. Cler- niiinl-Tonnerre, reprenant le livre de .Montlosier et l'amélioranl, avait remis en faveur le système des deux chambres; mais couimcnt réaliser cette modification? Le parti constitutionnel voulait y arriver par l'opinion publique et l'autorité du roi, il repoussait patriotiquement un congrès et l'inter- vention des puissances étrangères. Les princes et les émigrés au contraire appelaient de leurs vœux les armées ennemies j)0ui punir ceux qu'ils (juali- fiaienl de rebelles et ressusciter l'aneien régime.
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Les émissaires entretenaient la famille royale dans ces folies. La diplomatie était dans un sin- gulier chaos : il y avait dans les principaux cabi- nets de l'Europe : 1" un ambassadeur avoué et ac- crédité par le ministère ; "2" un envoyé particulier du roi; 3" un délégué de M. de Breteuil, chargé des pouvoirs de la reine ; Â-" les représentants des princes. « Tout ce monde-là, écrit Montlosier, s'é- piait, s'observait, se contrecarrait à plaisir. En présence des envoyés constitutionnels, tout dé- confits, tout honteux, les agents particuliers des princes eurent beau jeu de se prévaloir de la su- périorité de leur prévoyance. Partout ils prirent auprès des envoyés constitutionnels un ton de hau- teur et de mépris auquel ceux-ci ne purent tenir. 11 leur fut facile aussi de décréditer, de quelque part qu'il vînt, tout système de trjtnsaction et de constitution, et particulièrement les deux cham- bres. A cet égard, leur succès fut complet à Vienne, à Berlin ; il le fut bien plus à Saint-Pétersbourg.
» Des propos très fâcheux étaient tenus, non seulement contre les fauteurs de ce système, mais encore contre le roi lui-même. Auprès de quelques étourdis, il ne s'agissait pas moins que de nommer un régent et de déclarer la couronne vacante.
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Dans les cabinels, les disposilioiis n'allaicnl pas sùrcineiU. jusque-là; mais au moins les espérances qu'on avait conçues de quelques transactions eulre les partis s'elYaçaienl de plus m plus. » Quant à l'opinion manifestée à différentes reprises par .Montlosicr sur les émigrés, elle ne varie pas. Il n'y tMi a pas de plus sévère. Il ira s'enrùliM' dans l'ar- mée de Condé; il les verra de plus près encore, et il reviendra à Londres ulcéré par leurs injures et leurs calomnies, se battant en duel pour la défense de ses opinions, mais certainement plus exécré par l'entourage des princes que ne le furent Dan- ton et Robespierre.
La déraison des émigrés portail sur deux points : ils persistaient à croire que la Révolu- tion était peu de cliosc, une simple mutinerie ; ■et, comme ils ne connaissaient pas leur pays, un grand déploiement de forces pour abattre réner|,ne matérielle de la Révolution leur sem- blait inutile. La maiche des armées étrangères sur Paris devait èirr une |)i'omenade militaire. Pour en abattre l'énerj^ie morale, il ne fallait pas non plus tant d'cilVirls. Lue simple pro- clamation sullirail; mais s'encanailler (nous em- jirunlons ces mots à Monllosier) avec ces scélérats
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appelés coïislilutionnelsfJamaiii ! Les holtesihi ma- réchal de I)hnler cl Vépéc du grand Frédéric suf/iraient à tout. Ce n'élait pas sciilcinont Monl- losier qui était traité de coquin et de renégat; on éloignait de Goblentz le marquis de Bouille, parce qu'il avait écrit en juillet 1792 : « La France presque entièi'e est contre l'ancien régime; j'en excepte quelques individus intéressés à le voii- renaître. »
Cazalès n'était pas mieux accueilli : il était de- venu partisan des deux chambres; aussitôt qu'on eut connaissance de son arrivée à Goblentz, on n'imagina rien de mieux que de l'outrager. Plu- sieurs gentilshommes, l'un à la suite de l'autre, vinrent à l'auberge où l'on savait qu'il devait débarquer, prévenir l'hôtelier qu'il l'ai lait abso- lument deux chambres à M. de Gazalès. Goblentz était alors encombré. Le maître de l'auberge, qui croyait avoir fait beaucoup que de lui avoir ménagé une bonne chambre à coucher, vint, aus- sitôt qu'il débarqua, lui témoigner son déses- poir de n'avoir absolument qu'une chambre à lui oiïrir. Gazalès comprit très bien le sens de cette recommandation; il stuiji (m'on lui refusait toute marque de confiance. M garda le silence et
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(ItMiiinl.i Si3iil(')n.Mil à servir aux avanl-postes.
On no connaîtra jamais à fond riiistoire de la Révolution française quand on néglijïera de tels faits. Lorsque des personnages aussi haut placés étaient ainsi accueillis, Monllosier pouvait- il avoir l'espérance de l'être mieux? Quelques-uns de ses camarades lui écrivaient d»' venir, d'au- tres l'en dissuadaient. « Si vous venez, on vous jettera dans le Rhin, » lui disait-on. Malouet et Bernasse lui répétaient : « Qu'allez-vous faire ? — Ma place, répondait-il, me semble devoir être parmi les gentilshommes de ma province ; ils m'ont nommé leur député; ils ont droit de ma paît à quelipie retour de reconnaissance et de service. >> Ses amis se rendirent à ces raisons. AvanI de partir, sur Ir conseil de Mallet Ou Pan, il voulut avoir une dernière entrevue avec les chefs du parti constitutionnel, el particulièrement avec celui qui avait le plus d'intrépidité, de caractère et de force d'esprit, Adrien Dupoit.Ils convinrent de se voir citez M. de Lîaiante, un ancien condisciple de .luilly.
Dupoit leur conlia que i>cndant longtemps son parti avait l'ail tous ses elTorts poui- éviter la guerre étrangère, mais qu'elle était devenue iné-
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vilable. « Ce qui dépend de nous, ajoula-l-il, c'est de donner aux puissances aujourd'hui inilées contre la France une idée de notre situation propre à les disposer à des arrangements mo- dérés, tels que vos amis et vous les concevez. » Ces bases acceptées, ils se séparèrent. Duport pa- raissait tenté d'en écrire aussitôt au comte de Provence. 11 parut }ilus convenable de s'adresser au maréchal de Gastries. Le mémoire fut rédigé, Montlosier fut chargé de le porter, et Malouet y joignit une lettre dans le même sens.
Tous ces hommes, qu'on a appelés les Ariste et les Cléante de la politique, se rassemblèrent la plupart pour ne plus se revoir, à un modeste repas. C'était la veille du départ de Montlosier pour l'émigration. Bergasse et d'Éprémesnil, com- me amis particuliers,) avaient été conviés. Quand on fut à table, d'Éprémesnil, apercevant Malouet en face de lui, se mit à lui dire : «C'est vous qui nous avez perdus avec vos deux chambres et votre club des impartiaux. — C'est bien plutôt vous monsieur le parlementaire, lui liposta Malouet, avec vos remontrances au roi, et votre appel au peuple. » D'Éprémesnil sourit et ne répliqua rien. Ni l'un ni l'autre ne disaient vrai; ce qui avait
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pordu la cause de la monarchie, c'était raveiiglc- ment dos classes privilégiées et Malouct n'aurait eu qu'à se souvenir d'une phrase de sa lettre aux émigranls : « Vous vouliez ce dont on ne Vdulail plus, sans savoii'ompècher ce que l'on vou- lait et sans rien mettre à la place. »
Montlosier partit le lendemain, en mai 1792. Grâce à l'influence de la comtesse des Deux-Ponts, il put franchir la frontière et gagner Coblentz. Trois mois après, le 10 août emportait la con- stitution. Ce qu'on avait cru une barrière n'avait été qu'un faible réseau, Hercule avait grandi, et, suivant le mot de Mme de Staël, on avait, jeté trop de serpents dans son berceau.
TU
L'émigration française à Coblentz et à Bruxelles. — Montlosier et Mallet Du Pan.
Dès les premiers événements qui la suivirent, l'émigration fut jugée par les libéraux comme elle l'a été plus lard par l'histoire. « Il y a des devoirs inflexibles, en politique comme en morale; le pre- mier de tous est de ne jamais livrer son pays aux étrangers, alors même qu'ils s'offrent pour appuyer avec leurs armées le système qu'on regarde comme le meilleur. » Ainsi s'exprime l'éloquent écrivain des Considérations siir la Révolution. Ainsi pensait Mallet Du Pan. Ainsi parlait Malouet dans sa Lettre aux émigrants. Il ne les blâmait pas de quitter la France, il les invitait à écouter d'autres conseils que ceux du ressentiment, c Si vous mêlez vos res-
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scnliiiients à une colère étrangère, disail-il, quel- que fondés que vous soyez dans vos griefs, vous n'êtes plus des citoyens français. Pour venger vos injures, il faut les oublier. » Ni les violences ni les injustices n'étaient, en effet, laRévolulion. Elle était indépendante des excès qui la signalaient. Mais elle dut plus qu'on ne le croit à réniigration systématique le caractère qu'elle prit dès les pre- miers jours.
Vivant à l'étranger et toujours dans le iiièuie cercle, les émigrés de leur côté se persuadèrent facilement que tout était rébellion hors de leurs anciennes habitudes. Leurs répulsions prirent }»;ir degrés une sorte d'inflexibilité sacerdotale. Leurs traditions politiques devinrent à leurs yeux d(is articles de foi. C'est ainsi que se consomma déli- nitivement le divorce entre la vieille France et la France nouvelle. La noblesse anglaise avait eu plus de dignité dans les troubles civils.
En face des émigrés, nous trouvons ceux qu'on appelait jilus jusieinent les fugitifs ou les réfugiés. Il ne faut pas confondre les proscrits (pic le régime de la Terreur avait forcés à chercbei un asile hoi's de la patrie avec ceux qui en étaient sortis ayant la pensée d'y rentrer en vainqueurs les armes à la
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main, les patriotes de 89, les constitutionnels de 91 et les royalistes immaculés, la colonie de Coblentz.
Les haines dont furent honorés dans toutes les parties de l'Europe, pendant leur exil, ceux qui avaient voulu sincèrement le gouvernement re- présentatif n'iront qu'en s'aggravant. « Ni l'âge ni le sexe, a écrit Rœderer, ni la parenté, ni l'an- cienne amitié, ni le malheur ne trouvèrent grâce devant Timplacabilité des nobles de l'armée de Condé. Ils les dépistaient avec acharnement, ils requéraient avec arrogance leur expulsion au nom des puissances étrangères. » Dans une brochure qui fit sensation en 1794, le comte d'Entraigues osait écrire que la postérité, d'accord avec la justice, verrait toujours en eux les premiers régi- cides. Discutant l'étendue de l'amnistie qu'on dai- gnerait accorder, il déclarait que la justice des hommes n'avait jamais eu et n'aurait jamais le droit de leur pardonner.
Montlosier nous a déjà fait connaître, dès les premiers mois de la Constituante, les violentes an- tipathies que soulevaient dans l'entourage de la cour les noms des la Fayette, des Lamelh, des Ma- loLiet, des Mounier, des Lally-ToUendal. Il faut
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qu'il soit bien difficile de rester libéral (jiiand inème et toujours. Rester un libéral, c'est en ellel vouloir rompre avec les violences et les exagé- rations, c'est, dans les moments troublés, risquer de perdre sa popularité.
Les papiers de iMonllosier, en nous apportant des faits nouveaux, nous aideront plus particuliè- rement à apprécier les idées et les personnes.
Dès les premiers jours de son arrivée au milieu de ce monde aveugle et ignorant de l'émigration, il avait retrouvé Mallet Du Pan et avait reçu ses con- seils. (( Séparez-vous de ces gens-là, lui avait dit l'éminentpubliciste, d'après tout ce que je vois, les puissances feront mal, nos princes ne feront pas mieux. Vous avez du courage, on n'en veutpas; vous avezdesvues sages, on en veut encore moins. De cette manière, vous serez écarté de tout et ne serez em- ployé à rien. — Mon ami, répondait Montlosier, relativement au dénouement final de l'entreprise, j'ai les mêmes craintes que vous. Relativement à ma londuite, elle est commandée. Ni vous ni moi, ni (|iii (|uc ce soit, ne pouvons prévoir aujusteles événements. Ils peuvent être tels, qu'ils éclairent raveuglemcnt et comniandent à la raison; — et puis j'ai dans la noblesse d'Auvergne quelques bons
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camarades. Au surplus, donnez-moi un ordre du roi, j'obéirai. » C'est avec cette résignation exempte d'illusions que Montlosier avait rejoint les émigrés de sa province.
Encore que son arrivée fût annoncée, elle avait causé un peu d'embarras. On ne lui reprochait pas seulement le système des deux chambres, ce qui était déjà un crime; on avait écrit de Paris qu'il était associé au club des Feuillants et qu'il en avait été nommé président. Pendant une courte absence à Cologne, où il était allé remettre au maréchal de Gastries une lettre de Malouet et une autre de Duport, lettres qui n'avaient eu aucun succès, les gentilshommes d'Auvergne hésitèrent sur son admission dans leurs rangs. On convint d'une assemblée générale où il serait appelé. On le pria de donner des explications sur ses opinions et ses intentions.
Il répondit que ses opinions avaient été telle- ment manifestées pendant trois ans à l'Assemblée constituante que les rappeler était inutile. « Rela- tivement à l'état présent et futur de la France, ajouta-t-il, s'il plaît aux princes de m'interroger, je leur dirai avec plaisir ce que je sais et ce que je pense. Quant à mes intentions, je suis venu comme
G8 I.K COMTK DE MONTLOSItll
simple soldat m'associer à mes camarades et comballre avec eux pour le roi et la patrie. »
On vola sur celte déclaration et, à l'exccplion de deux ou trois voix, Montlosicr lut admis. Il n'en lut pas moins obligé de se battre en duel avec le chevalier d'Ambly, qui critiquait son admission en termes plus que désobligeants.
Chateaubriand raconte que pareille scène s'était répétée pour lui et avait failli lui faire rebrousser chemin. A lui aussi on avait objecté qu'il arrivait quand la victoire était décidée; qu'on n'avait pas besoin de son dévouement. Heureusement il avait rencontré son cousin Armand, qui l'avait pris sous sa protection, avait assemblé les Bretons et plaidé sa cause. Après explications, l'affaire s'était arrangée, et Chateaubriand, avec Atala et René dans son havresac, avait étr admis à servir. Dès le lendemain il avait ivçu ordre de marciier sur Tiiionville par un temps affreux. 11 chantait 0 Uichard, ô mon roi, en cheminant au milieu de la pluie et de la boue. Mais il eut la révélation de l'avenir, lorsque, arrivé en vue des bois qui bor- daient l'horizon, (in lui dit <|iie ces bois étaient en France. Passer en armes la Irr/iitière de la [)alrie lui lit un elfet qu'il ne pul icndrc il était
ET LK C.ALI. ICAMSME. f.l»
là, suivaiiL son expression, coinnic Falkland dans l'armée de Charles I".
Montlosier ne pensait pas autrement. Il fut une des figures les plus originales de l'émigration, quittant de temps à autre le camp pour courir les bibliothèques du pays, tantôt <à Mayence, tantôt sur le Rhin, tantôt dans les bois, avec ses compa- gnons de misère, jurant à la fois contre Galonné et les jacobins, lisant, admirant et contant le tout à Mallet Du Tan, dans des lettres qui nous ont été en partie conservées.
Ces lettres témoignent de la confiance que les constitutionnels avaient fondée sur l'intervention de Mallet Du Pan auprès des princes. Ce n'était pas chose facile d'arriver jusqu'à eux, quand on ne partageait pas leurs préjugés ou leurs pas- sions. De tout leur entourage, l'homme qui mon- tra le plus d'élévation dans le caractère et dont la sagesse, la modération, ne se démentirent ja- mais dans le cours de la Révolution, fut le maré- chal de Castries.
Les efforts de Mallet Du Pan pour essayer d'une transaction entre Louis XVI et les chefs du parti jacobin sont trop connus pour que nous tentions d'en faire l'objet spécial de celte étude; mais des
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(lommenls nouveaux les rrlnirent d'un jour plus conijtlel.
Mallel avait été appelé (en 1792 ) au milieu des fête? du couronnement de Tempereur François. M. de Castries lui fit savoir que les princes l'invi- taient à se rendre à Gobleniz sous le nom de Four- nier, marchand de toiles. 11 avait à communiquer un projet de manifeste etavait prévenu Monllosit^r qu'il désirait ne pas le manquer à son passage. Son arrivée fut un événement. On aurait bien voulu lui faire quelque avanie, on n'osa pas. Le plan qu'on eut alors à discuter était proposé par la Fayette. C'était précisément de ce côté que le parti royaliste continuait à porter toutes ses crain- tes. Les propositions, que Bertrand de Molleville a textuellement transcrites dans ses Mémoires, furent écartées. Il n'y avait aucun moyen de for- mer des espérances. Le marquis de Laqucuille, un des compatriotes de Monllosier, chaque fois qu'il le rencontrait lui décochait ce trait : On ne compose pas avec des factieux.
Il avait rejoint Mallet Du Pan à Francfort. Le hasard un malin lui lil rencontrer aux portes de la ville un carrosse accompagné d'une grande suite. C'était l'abbé Maury, de retour de Rome. Les
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princes l'avaient fort recommandé au pape, aux car- dinaux et à Mesdames de France. Ces recomman- dations avaient eu leur effet. Le pape avait com- mencé par le nommer archevêque de Thèbes. « Il avait reçu, nous apprend Montlosier, l'huile sainte du cardinal Zélada. Mesdames avaient voulu assis- ter à la cérémonie. 11 avait été ensuite nommé nonce extraordinaire à la diète de Francfort. Pour cela même, on lui avait donné soixante mille écus romains. 11 ne s'était pas contenté du don du pape. L'évêque de Spire lui avait fourni ses équipages; l'électeur de Bavière, le linge de table et la cuisine. Il était arrivé de cette manière avec quarante do- mestiques en livrée. Il tenait une maison excel- lente, où il recevait à merveille tout le monde, excepté les Français. »
Tel était l'abbé Maury dans l'exil. Nous connais- sons déjà sa conduite à Bruxelles vis-à-vis de Mont- losier. On ne s'étonnera pas qu'il n'ait eu aucune envie de le revoir.
Mallet Du Pan avait enfin obtenu une entrevue avec les princes. li était fort mécontent et parais- sait navré de tout ce qui se préparait. Le marquis de Bouille, ayant osé soutenir en plein conseil que le moment des sacrifices était arrivé et que l'on se
1-i 1, F. COMTi; 1)1. Md.N ri.OSl Kl!
liiHiipail on troyaiit que la noblesse j)ùl reiilier dans tous ses privilèges, avait élc rcléj^né, le plus poliment possible, aupiès de réledeurde Mayence. L'abbé de Galonné, au conliaiic, élail bien en cour, parce que, ayant entendu dire ((ue le roi de Prusse arrivait avec cinquante mille hommes, il s'i'lait écrié : Que veiU-il faire de tout cela'! Quinze cents gentilshommes suffiront pour faire la contre- révolution.
Les habiles croyaient qu'il y avait intérêt à dé- précier dans tous les cabinets les forces de la Révo- lution, de répandre à tout prix la confiance, afin d'armer d'abord les souverains, qui, une fois en- gagés, ne se dessaisiraient plus de leur entreprise. Montlosier leur répondait que la Révolution était une immense puissance avec laquelle il ne fallait pas jouer; qu'avec les moyens moraux lires des passions, elle était un ennemi terrible.
Pressé un jour de s'exi)li(juer sur les forces né- cessaires pour dégager le roi : « Quarante mille hommes me paraissent suffire, si les princes sont à la tète de l'armée, le maréchal de Broglie com- mandant rail(3 droite, le maréchal de Castries l'aile gauche, M. de Rouillé au centre. Mais alors il ne faut pas tardci' à s'allier avec lout le i)Mrli
ET LK CAL Lie. ANISMK. T:J
constitutionnel en France cl à envoyer un aident à la Fayette et à Luckner, pour les remercier de leur fidélité et leur demander un plan.
(i Que pense Cazalès de tout cola? interrompit Mallel Du Pan, qui assistait à cette conversation.
— Je l'ai peu vu, dit Montlosier, pendant tout mon séjour à Coblentz. C'était en quelque sorte convenu entre nous. 11 avait bien assez de défaveur; je n'avais que faire de la renforcer de la mienne. Je n'aurais pas été chez lui deux fois de suite, que cela aurait, élé un événement. Mais je savais par des intermédiaires qu'il pensait comme moi. 11 allait même plus loin. 11 disait qu'il fallait trois cent mille hommes. Mais, moi, quelque mauvaise humeur que je pusse apercevoir dans mes inter- locuteurs , j'étais poli; je faisais même des révérences; Cazalès, point. Il les bourrait de la bonne manière. A la fin, on n'osait pas l'appro- cher. »
Cependant la mission que Mallet Du Pan avait acceptée sur les instances de Bertrand de Molle- ville n'aboutissait pas. Elle contrariait beaucoup les dispositions des princes. Ce n'était pas assez de ces obstacles. Quand il fallut s'approcher des mi- nistres d'Autriche et de Prusse, ceux-ci, accou-
7i LK C.OMTK HK MONTI.OSI K 11
lûmes .^voir se produire de tous côh'îs des npenis de toute espèce, n'éroutèrenl et ne reçurent Mallei qu'avec les égards dus à son mérite personnel.
Ce fut à ce point qu'il dut écrire pour que Ber- trand de Molleville lui envoyât un billet de la main du roi. Ce Itillet lui fut transmis courrier par cour- rier, dans le talon d'une paire de bottes. 11 était ainsi conçu : La personne qui présentera cet écrit connaît mes intentions. On petit prendre confiance dans ce qu'elle dira.
C'est avec cette courte lettre de créance certi- fiée par le maréchal de Castries, que Mallet se présenta aux trois ministres de Prusse et d'Au- triche, le comte de Cobentzel, M. Heyman et le comte Haugwilz; les conférences s'ouvrirent.
Le mémoire qu'il lut n'était que la reproduction des idées du parti constitutionnel. Le roi y exhoi- tait les princes et les émigrés à ne pas faire pren- dre à la guerre, par un concours hostile et offensif de leur part, le caractère de guerre étrangère faite de puissance à puissance. L'arbitrage devait être réservé au roi, lorsque la liberté lui serait rendue. Les émigrés ne devaient jamais être employés en première ligne; ils devaient être seulement à la suite des armées et chargés de garder les places
KT LK CALLICAMSMK. 75
dont on s'emparerait. Enfin un congrès serait assemblé dans lequel les divers intérêts seraient discutés sur des bases à arrêter.
Les ministres étrangers n'étaient pas loin de donner leur adhésion à ces propositions; mais, avant de les adopter, il fallait en rendre compte aux deux souverains, parties principales dans l'af- faire. Or François II, élu nouvellement à Franc- fort, s'était empressé d'aller se faire couronner à Mayence,et le roi de Prusse avait quitté Coblentz. Mallet fut obligé de s'en tenir à des promesses qui devinrent bientôt évasives.
Dans ces conférences, le comte de Gobentzel jugea à propos de se plaindre de l'ancienne politique du cabinet de Versailles, de ses astuces, de ses per- fidies. Il accusait principalement le baron de Bre- teuil; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les ministres étrangers suspectaient hautement les princes émigrés, non seulement de contrarier les volontés de Louis XVI, mais encore de vouloir créer une régence.
Mallet chercha autant qu'il put à adoucir ces plaintes et il soumit aux négociateurs un projet de manifeste, ils demandèrent à le communiquer aux souverains. Le projet demeura enfermé dans
70 I, K COMTK DK M ONT l.(» S 1 K I!
un itortereuillo, et Mallct, d(''coura^é, irsolnl do parlir le 25 de Francfort.
f.e '26 pai'aissait le célèbre nianifeslc du duc de Hruuswick.
Les folies l'avaient emporté. La petite cour de Cobleniz, servie par le minisire de Russie, M. de Uomauzof, avait pris les devanis. M. le iiiai(|nis de Limon s'était offert, sous le patronage dedalnnne. pour être le rédacteur du document qui dr( lara une p:uerre implacable à la révolution française.
Monllosier connaissait ce personnage : attaché anciennement au duc d'Orléans, puis renvoyé, Limon était arrivé sans ressources à Coblentz. On l'avait vu pérorant, gesticulant dans les groupes. L'atmosphèredu lieu l'avait absolument enivré. Les princes le présentèrent au roi de Prusse el au duc de Brunswick comme un héros d'éloquence. Monl- losier et ses amis ne doutèrent pas que la procla- mation qu'il écrivait ne fût une sottise. Le mani- feste parut et dépassa tous les pronostics.
MalletDu Pan n'en revenait pas. il partit furieux contre ces calculateurs superficiels, comun; il les appelait, qui se félicitaient de l'accroissement des désordres et plaçaient leur esjjoir dans les attentats les jjIus odieux. A ses yeux, la Révolu-
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lion devait aux sophismes de Tesprit de parti l'attitude qu'elle prenait de plus en plus.
Montlosier, resté seul à Francfort, ne tarda pas à recevoir une lettre très vive de deux de ses cama- rades qui lui apprenaient les mouvements de l'ar- mée prussienne elle déplacement des compagnies d'Auvergne. Il s'achemina le plus diligemment possible sur Trêves.
L'état intérieur de la France n'était apprécié par les émigrés ni avec justesse ni avec sang-froid. On connaît les désillusions qui suivirent la pre- mière campagne. Le 30 juillet 1792, l'armée prus- sienne s'était mise en marche. Quelques jours après, le 10 août emportait le trône constitution- nel de Louis XVI.
« Pas un homme dans les provinces envahies ne prit les armes pour les royalistes; on avait compté sur des intelligences avet les régiments, avec les places fortes, rien ne bougeait. Les émigrés étaient généralement étonnés de ne pas voir Monsieur déclaré régent du royaume. »
« Noire situation est pire, écrivait à Mallet Du Pan le maréchal de Castries, la campagne a été sans succès et elle devait être telle. J'avais prévu une partie de ce qui es! arrivé. Les deux puissances
78 LE en. Mil; DK MONTLOS I K I!
coii fédérée S ont méprisé mes avis et ceux des émi- grés les plus capables d'en douner de bons; elles n'ont paru agir que pour elles-mêmes. »
Monllosier raconte assez gaiement ses débuts de volontaire. Gomme on comptait peu sur la partici- pation des émigrés, on n'avait piis aucune précau- tion pour leur fournir non seulement une paye (quelques-uns en avaient grand besoin), mais une tente et des vivres.
On s'étudiait, du reste, à aggraver el à multiplier paitoul les absurdités. « Lorsque les puissances de l'Europe, écrit-il, faisaient d'aussi belles clioses et que les princes frères du roi les approuvaient, les compagnies d'Auvergne ne voulaient pas rester en arrière. Un matin, dans un cimetière, que je vois d'ici, on les fait assembler à mon insu et l'on y prend la délibération suivante, au moment d'en- trer en France. Il est arrêté que la liste des nobles appartenant à la coalition d'Auvergne est close et que dorénavant aucun gentilhomme ne pourra y être admis. On avait pris la précaution de ne pas m'avertir. Aussitôt que je fus informé, j'arrivai. C'était trop tard ; la délibération 4tait prise. »
D'autre part, la préoccupation de voir l'armée du piiiii:e de Coudé se grossir de constitutionnels
ET LE (lALLlC.ANlS.ME. 79
était étrange. On venait d'apprendre que la Fayette avait quille rariiiée pour éviter son arrestation. Les princes pensèrent alors qu'il était probable qu'aussitôt que les troupes françaises aperce- vraient les émigrés, elles se précipiteraient vers eux pour s'y réunir. L'ordre fut donné sur toute la ligne de repousser les déserteurs qui se présen- teraient. Montlosier reçut cette consigne un jour qu'il était placé en vedette.
La retraite arriva. Les paysans embusqués pour- suivaient les traînards à coups de fusil. Partout, et surtout la nuit, on était obligé de prendre contre les habitants de grandes précautions. C'est ainsi qu'on gagna péniblement la frontière.
Montlosier retourna à Trêves. En route, s'étant arrêté pour coucher, on lui annonça la visite de plusieurs anciens gardes du corps. Ils entrèrent au nombre de cinq ou six. L'un d'eux, prenant la parole, lui demanda ce qu'il pensait de cette re- traite. Gomme Montlosier ne leur donnait pas de prochaines espérances : F... monarchien, mur- murèrent-ils en s'en allant, ce sont les deux cham- bres qui nous ont perdus! Tel était l'état des esprits jusqu'au dernier étage de l'émigration.
Dans un autre milieu social au contraire, la
8(1 1. 1; coMit i)i; .MO.N I i.osi I. lî
propagande démocialique l'aisaildes pas de g('ant. Monllosier avait résolu de se rendre dans le land- graviat de Hesse; poursuivi pai' les hussards de Cusline, il demanda riiospitalilc aux abords de la ville de Kœnigslein.
Les hôtes du logis étaient d'origine française, l'un musicien, l'autre peintre, le troisième fabri- cant d'instruments de mathématiques. Ils s'étaient réunis pour régler ensemble quelques intérêts communs. L'aîné, qui se rendait à Saint-Péters- bourg, aborda Montlosier et lui dit : « Vous êtes probablement quelque seigneur français. Je con- çois (jue la révolution ne soit pas de votre goiît. 11 faut prendre votre parti là-dessus. On l'appellL' la Révolution française, il vaudrait mieux l'appe- ler la révolution du monde. )•>
Les plus aveugles auraient pu être éclaiiés. Mais il eût été plus facile, pour emprunter h' lan- gage de Monllosier, de faire comprendre le fian- çais à un Chinois nouvellement arrivé à Paris que de faire entendre raison, sur les affaires du temps, à une iiiullitude de gens d'esprit.
(Jn connaît la seconde campagne des alliés et le pl:in (leDumouricz. Aprésla halailledc Ncrwinde, louli.' la l)elgi(jm' avait été évacuée ; Bi'iixflh's se
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tiouvait libre. Les émigrés y arrivaient par mil- liers; ils élaienl triomphants. « Encore quelques jours, disaient-ils, et nous sommes à Paris ! »
Un jour, dans le salon de madame de Monre- gard, l'un des moins déraisonnables se mcl à ex- pliquer qu'il était partisan de l'ancien régime, moins les abus. « Les abus, reprit madame de Monregard, mais c'est ce qu'il y avait de mieux. ■■ Le mot était charmant, spirituel, très français; mais il disait toul. Veut-on voir un autre côté de cette société? Montlosier nous apprend qu'il était arrivé à Bruxelles un certain abbé dont on ne sa- vait pas le véritable nom, mais qu'on appelait l'abbé Roulé parce qu'il avait fait serment de garder ses cheveux roitlés jusqu'à la contre-révo- lution. 11 allait partout, même chez Rivarol. L'abbé avait pour principe que, dans un Etat, les arts et les sciences n'étaient d'aucune utilité, et il soute- nait ce paradoxe avec chaleur. Rivarol vint à blâmer une certaine mesure : « Si l'on avait eu un peu d'esprit, ajoutait-il, on aurait évité cette faute. — De l'esprit, de l'esprit, interrompit l'abbé en se levant; c'est l'esprit qui nous a perdus! — Mon- sieur, repartit Rivarol , pourquoi ne nous avez-
82 I.L COMTK 1» K MOMI.OSIKl;
VOUS pas alors sauvés? »> L'abhi' ne reparut plus. Montlosieravailvude prèsRivaroI.M. deTressan lui avait fait faire sa ronnaissance à Bruxelles, où sa maison était le rendez-vous des émigrés les plus connus. Il faisait le fond de toutes les conver- sations. On connaît sa méthode : le malin ou dans le cours de la journée, quand il jaillissail dans son imaj,^ination des traits (jiii lui cunvrnaienl, il les écrivait sur des petits morceaux de papier qu'il fixait sur la glace, au devant de la clieminée. Ces mots, il les reprenait dans la conversation du soir et il les ajustait avec une trrande liabileté. Malgré ses méprises et bien qu'il connût mieux les historiens que l'histoire, il avait laissé à Mont- losier le souvenir ineffaçable du ]»lus merveilleux causeur. // ny a que madame de Staël, disait-il plus tard, qtii îti'ait paru approchi'r ilo hii. Monl- losier, de son côté, l'avait étonm'' jtar des connais- sances variées, quoiqu'un jhmi (-(tnluses, (|ui lui avaient mérité le surnom de « bénédictin ».
Cette réputation de connaître l'ancien droit pu- blic était parvenue aux oreilles du baron de Bre- teuil. Ils eurent plusieurs conférences mii la pos- sibilité d'une régence. Monllosier lui adressa même un mémoire; mai.-, i»endanl ces débats.
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Maric-Anloincttc montait sur réchalaiid. L'ac- cueil que le baron de Breleuil avait semblé donner dans son esprit aux idées constitutionnelles fit place à un retour décidé au régime absolu. 11 ne fit un jour aucune difficulté d'avouer la nécessité du rappel des parlements. < Comment, de- manda Montlosier, et les lettres de cachet aussi? — Sans aucun doute, répondit son interlocuteur; en France, on ne peut gouverner sans cela! »
Les cabinets étrangers commençaient à être moins rassurés sur le succès de cette politique à outrance. Le comte de Mercy-Argenteau s'en était ouvert à Montlosier. 11 lui avait envoyé un homme de beaucoup d'esprit, Pellenc, le conseil de Mirabeau dans ses procès au parlement d'Aix, Pellenc qui l'avait suivi à Paris durant la Consti- tuante et avait composé quelques-uns de ses dis- cours, notamment celui qui avait pour objet le droit de paix et de guerre. De nombreuses con- versations eurent lieu entre Pellenc, le comte de Mercy et Montlosier sur le caractère de la révolu- lion française, sur ses forces, sur les moyens de la dominer. Ces conversations n'aboutirent pas.
« J'ai une idée, écrivait Montlosier, à laquelle tout paraît devoir se surbordonner, c'est que les
8t LE CUMit l)K MUNTI.OSIKII
jacobins ont pairailemenL conslilué la nation. Ils y ont mis un art mervoilleiix, sur lequel l'iiisloire. aura à reposer sonattention.il l'audra oriianiser l'ordre de la même manière qu'ils ont organisé ranarchie. »
Ce lut Bonaparte qui s'inspira plus tard de cet avis.
Mallet Du Pan, à qui Montlosier écrivait ainsi, venait de sortir encore de sa retraite. Dès les pre- miers jours de février 1793, le maréchal de Cas- tries avait de nouveau fait appel à ses lumières. Mallet nous apprend qu'il consulta alors Mounier qui vivait à Morat, dans la retraite, oublié et méconnu. Mounier lui conseilla de se rendre à cet appel. Il était d'ailleurs attiré par le désir de retrouver Montlosier ,[loujours généreux, toujours dévoué, qui lui avait offert son argent cl son aide.
« .l'ai à i)eu près cinq rcnis louis dont je pourrai disposer sous peu de temps, lui écrivait-il en mars 93 ; je vous les offre de bon co^ur. Si nous voulions nous en donner la peine et nous asseoir à notre aise sur un territoire un peu libre, je crois que nous commanderions facilement à l'opinion publique et que nous aurions une grande inllMeiice même sur la direction des cabinets. Il faudrait
ET I.K C.AI. LICANISMK. 8.")
d'avance nous dresser de bonnes et sûres corres- pondances, afin d'avoir à la fois le mérite de la vigueur pour persuader, et celui de la nouveauté pour les faits. » Ce projet, Montlosier essaya de le réaliser en Angleterre, quand il y fonda le Cour- rier de Londres.
Mallet ne put rejoindre le maréchal de Castries ; il se rendit à Bruxelles, où il fit paraître le plus connu de ses livres : Considératiotis sur la na- ture de la Révolution, ouvrage qui souleva parmi les émigrés une véritable tempête.
Montlosier s'était arrangé pour que son ami eût auprès de lui tous les agréments possibles. Ill'avait mis en rapport avec l'abbé de Pradt, avec Rivarol, avec le chevalier de Panât et le comte François de Sainte-Aldegonde. Mais les écervelés les plus incon- scients ne parlèrent de rien moins que de le pendre après la contre-révolution. Montlosier fut averti d'éviter la promenade du parc où se trouvaient habituellement ces étourdis.
Mallet était curieux comme un enfant de toutes les figures des émigrés; il demanda précisément d'aller se promener au parc .Ne voulant pas laisser outrager un de ses amis, Monllosier s'achemina avec lui, (bridé à repousser la violence par la vio-
80 I.K COMir. I»K MONTLOSIKU
lonce. Ils cntrôrtMil ainsi dans la promonade, MonllositM' lui donnani le bras el cnlbneanl do temps en temps son thapeaii j)oui' bien l'aire nompri^ndrt^ qu'il riait di'cidf' à relever toute in- sulte. Il y eut quelques rires, quelques <'liU(Iio- temenls, mais rien de pbis.
Maloiiet arrive de son côté à Bruxelles. Lui aussi manifeste le désir de se rencontrer à la pro- menade avec ces fous d'émigrés, comme il les appelait. Monllosier prit les mêmes précautions; mais, tandis que Mallet avait un extérieur rude, Malouet avait tant de grâce dans les manières, quelque chose de si bienveillant et de si indulgent pour tout le monde, que tout le monde le fut pour lui.
L'aversion des émigrés pour toute espèce de système constitutionnel n'était pas seulement affaire de coterie ; l'impulsion venait de plus haut. Les brochures qui fondirent sur Mallet étaient communiquées à M. le comte d'Artois. Une lettre du chevalier deGuer, une autre de l'abbé Talbert, en réponse à l'auteur des Considérations, mirent Montlosierdans une vive colère. Mallet était repré- senté, avecNecker, comme un des meilleurs amis des' jacobins. « Laissez-les dire! avait déjà lé-
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pondu Mallet, faisant allusion à sa courageuse rédaction du Mercure, alors qu'il habitait Paris. Quoique étranger et républicain, j'ai acquis, au prix de quatre ans écoulés, sans que je lusse as- suré en me couchant de inc réveiller libre ou vi- vant le lendemain; au ])ri\ de trois décrets de prise de corps, de cent quinze dénonciations, de deux scellés, de quatre assauts civiques dans ma maison, de la confiscation de toutes mes propriétés en France, j'ai acquis les droits d'un royaliste; comme, à ce titre, il ne me reste plus à gagner que la guillotine,- je pense que personne ne sera tenté de me la disputer. »
Les haines du parti de l'émigration, venant se joindre aux événements amenés par l'issue de la campagne de 93, avaient jeté Mallet dans l'abatte- ment. Quant à Montlosier, il allait jusqu'à rêver d'aller créer une colonie agricole en Crimée et d'y conduire son ami comme associé. Son ima- gination se rejetait bientôtdansun autre domaine. Mallet, plus usé qu'aigri par les attaques inju- rieuses des amis des princes, se contentait de répondre avec hauteur : <( 11 est tout simple (juc l'adversité dérange des esprits qui n'y ont j)as été élevés. Il est tout simple qu'elle ne leur
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ail donné ni une leijon, ni une idée, ni une notion de rien. »
La noblesse de ce lemps-là aimait mieux, en effet, tout risquer que d'accepter sincèrement le gouvernement représentai il'. Elle se lélicilait de l'accroissement du désordre et plaçait tout espoir dans les odieux attentats qui accompagnaient la Révolution. Elle commettait .cette grande erreur politique de n'attribuer à ses adversaires que des vices et des bassesses.
Tandis qu'elle exécrait non moins violemment les constitutionnels, ceux-ci étaient persécutés en outre par les jacobins, qui leur croyaient sur l'esprit de la nation une influence que les faits ont démentie. Destinée bien digne de respect ! Les constitutionnels, proscrits par la France, mal vus par les gouvernements étran|T:ers, conspués par les émigrés, se trouvèrent pendaut plusieurs années sans pain et sans asile. Ma- dame de Staël en recueillit quelques-uns dans le pays di- Vaiid ; mais il lallul leur donner des noms suédois. iN'était-ce pas pour éviter leur con- tagion libérale que des princes allemands avaient osé faire planter àl'entréede leur Etat ces poteaux dont pnrlcnl lo^ Mémoii"cs de M. de Tillv et sur
F.T !. K CM. Lir.ANISMK. 89
lesquels on lisait : Il est défendu aux émigrés et aux vagabonds de passer outre.
Monllosier avait donc senti déjà toutes les amertumes lorsqu'il résolut d'aller rejoindre Malouet en Angleterre. Il y débarqua vers la fin de septembre 1794.; il devait y séjourner sept ans.
IV
Los «'migres en Anglftorre — Le Courrier de Londres. iMnntlosier, Chateaiibriiind et l'ablx- Ddillc.
L'Angleterre, telle que l'avaient faite la révolu- tion de 1688 elles luttes parlementaires, était à son apop^ée. Son aristocratie, placée à la tête des affaires depuis cent quarante ans, a\ait montré au monde, suivant un mot célèbre, une des plus belles et des plus grandes sociétés qui aient fait honneur à l'espèce humaine depuis le patriciat romain. A.u moment où éclata la révolution fran- çaise, le gouvernement britannique semblait se recueillir pour des réformes intérieures. Le dé- nouement de la guerre d'Amérique l'avait dé- couragé de toute ambition. Le roi George venait d'avoir ses premiers accès de folie. Les événements
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siirvomis on Fi.iiicc clmniirront loiitcs Ips idros jtoliliqiics.
Non i)as que notre esprit lévolnlionnaiie ait jamais pu pénélrer la société anglaise, mais nos premières vicloii'cs, nos ardeurs de conquêtes, liicn j)lus que nos doctrines, firent une vive im- pression sur M. Pilt. L'œuvre principale de notre révolution, l'égalité des droits, la liberté du travail, la sécularisation de l'esprit humain, touchaient moins le fils de lord Chatam que l'annexion de la Brlj^ique. Il sentait que le Français aime en gé- néral l'autorité, parce qu'il espère l'exercer un jour ou l'autre et que la liberté le met en défiance. Néanmoins la masse de la nation anglaise avait vu (l'un d'il l'avorable nos i)remiei's elTorls ])our anéantir l'arbitraire et pour nous donner une constitution libéiale. Les amis des réformes ci- viles et religieuses s'étaient réunis et avaient formé dans les grandes villes des associations pa- triotiques qui s'étcienl mises en relations avec les sociétés populaires de France.
Malheureusement, les violences et les excès avaient l)ienlôt ami-nT' un drcliircintMif entre les nobles esprits qui se jiarlagi.'aieiii riionnem de HouveiwK.'i' en Auuletei're. On ^ardail le souvenir
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de cette mémorable séance du (3 mai 1701 où se consomma la rupluie de Biirke et de Fox.
Qu'on juge de l'émotion qu'excita dans la société anglaise l'arrivée des premiers émigrés ! On vient tout récemment encore de raconter avec beau- coup de verve l'étonnement, la stupéfaction de ce beau monde qui, accourant en grande toilette au- devant de nos gentilshommes, les vit jouer à saule- mouton, en manches de chemise, sur le rivage, attendant qu'un rayon de soleil vînt sécher leurs habits mouillés.
Le flol delà Révolution apporta successivement diverses couches de proscrits de toute espèce et de toute origine. Des pages immortelles ont re- tracé leur vie émouvante, triste comme l'exil et comme la pauvreté. On connaît ce Pelletier, an- cien rédacteur des Actes des Apôtres, à la ibis ser- viteur de la légitimité et ambassadeur du roi nègre Christophe, buvant eu vin de Champagne les appointements qu'on lui payait en sucre. On connaît ces conseillers au parlement de Bretagne qui avaient déserté avec le bonnet carré et la robe rouge et qui couchaient sous la pourpre dans un taudis irlandais. Le plus ou moins de richesse ou d'indiuence aurait semé des divisions dans ce
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milieu, si les opinions n'y avaient déjà établi des classes. L'émigration pauvre s'était (ixée dans les quartiers de l'est de Londres; tandis que vers l'ouest s'étaient installées les familles de cour, les évêques et les planteur-^. Suivant le flux et le re- flux de la fortune, on s'éloignait ou Ton se rap- prochait des quartiers aristocratiques. Toute cette société brillante et légère vivait encore de dii- mères ou de haines.
C'était le clergé catholique qui surtout avait grossi les rangs de l'émigration française en An- gleterre. Plus de quatre mille ecclésiastiques y avaient cherché asile. Les mémoires de l'abbé Gré- goire nous apprennent qu'environ moitié de ces prêtres vivait à Londres, dans les quartiers de Summers-Town et Saint-George-Field, s'occupaiil d'enseignement ou de travaux manuels, fabri- quant des cartons, des chapeaux de paille, des fleurs artificielles ; d'autres étaient disséminés dans divers villages jusque dans le pays de Galles. Le clergé anglican les avait accueillis avec huma- nité. L'université d'Oxford avait fait imprimer, à l'usage des prêtres français, quatre mille exem- plaires du Nouveau Testanieiil coiilnrme à l'édi- li(Hi <li' lîiirbou.
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Comment passer sous silence les traits de bien- laisance de la classe ouvrière de Londres qui nous sont révélés dans une lettre écrite en 179o par l'évèque de Léon?
Deux ecclésiastiques s'adressaient pour leurs provisions à une pauvre marchande de légumes; plusieurs fois elle leur donna ce qu'ils voulaient acheter. La voyant obstinée à refuser le prix de sa marchandise et craignant d'abuser d'une pa- reille libéralité, ils voulurent un jour faire leurs provisions ailleurs;, la bonne femme se désola, vint se plaindre de ne plus les revoir, et jamais ne consentit à recevoir leur argent. D'autres mar- chandaient un jour du poisson et se retiraient parce qu'ils le trouvaient trop cher ; la marchande toute déguenillée courut après eux, et les força d'ac- cepter gratuitement ce qu'ils avaient voulu payer. Quelques prêtres, demandant leur chemin dans les rues de Londres, se voient entourés par les femmes du peuple. Ce rassemblement leur inspire quelques inquiétudes, elles s'en aperçoivent, s'empressent de les rassurer et leur offrent à l'envi des pièces de monnaie.
L'évèque de Léon passait dans la rue avec son grand vicaire ; tout à coup celui-ci sent quelqu'un
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qui le presse; il se relouiiie : c'élail un porteur de lait qui lui avait mis un penny dans la main et continuait son chemin sans vouloir être reconnu.
11 n'y a que madame de Montagut qui, à Bruxelles, en août 1793, ait donné de pareils exemples de charité.
La confiance dans l'avenir était sans bornes. Si par hasard on doutait d'une restauration im- médiate, on était déclaré jacobin. C'était toujours l'histoire de ces deux vieux évoques qui se prome- naient au printemps dans le parc Saint-James : « Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin? — Mais, mon- seigneur, répondait l'autre après avoir mûrement rélléchi, je n'y vois pas d'inconvénient. »
Les événements, avec leur allure précipitée, mo- dihèrent rapidement l'opinion anglaise. L'appui que prêtait aux principes de la Révolution l'élo- quence de P'ox ne suffisait jilus. La joie (ju'il avait témoignée à lord Ilolland au lendemain des échecs de l'armée prussienne, en septembre 1792, joie supérieure à celle que lui avaient apportée Sara- toga et York-Town, n'avait plus autant d'échos. La perle de la bataille de Jemmapes, la reddition (le Mayence, l'invasion de la Belgique, avaient
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alarmé au plus haut point les intérêts commer- ciaux. Le 1" décembre 1792, une proclamation de George III annonçait le danger que courait la constitution, et, malgré les observations de Fox, le Parlement s'identifiait au discours de la cou- ronne.
Le défi que, le 21 janvier, la Convention jeta à l'Europe fut l'occasion décisive de la rupture. Ghauvelin, envoyé en ambassade par dô Lessart, recevait l'ordre de quitter Londres dans les vingt- quatre heures. Huit jours après, sur le rapport de Brissot, la déclaration de guerre au roi George et au stalhouder de Hollande était adoptée à l'una- nimité. Dès ce moment, la guerre prenait en An- gleterre un caractère national, et le cabinet de Saint-James marchait résolument à son but, la prépondérance maritime.
C'est dans ces circonstances que Montlosier arriva à Londres.
Sa première visite fut pour Burke. L'ancien ami de Fox était devenu l'idole des émigrés. Malheu- sement le parti violent l'avait accaparé. Son fils Richard avait été envoyé en mission à Coblentz, auprès de Monsieur et du comte d'Artois. Ses in- structions avaient été inspirées par des intrigants,
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qui firent commettre au ministère anglais les plus graves erreurs dans le jugement des affaires de France. Ainsi le jeune négociateur avait conseillé de ne rien céder, de ne pas même négocier; sur- tout pas de rapprochement avec la Fayette : tel était le dernier mot. Son père cependant avait jeté un regard perspicace sur l'avenir, bien avant la guerre.
On lit dans les Réminiscences de Charles Butler qu'un jour, avant cette mission, Burke s'exprimant, en présence de quelques émigrés, sur les effets de la Révolution, un d'eux lui dit : *i Mais enfin, monsieur, quand retournerons-nous en France?
— Jamais, répondit-il, messieurs ; de fausses es- pérances ne sont pas une monnaie que j'ai dans mon tiroir. — Mais, dit Charles Butler, qui était présent, le duc de Brunswick arrangera tout cela.
— Le duc de Brunswik! le duc de Brunswik! pour soumettre la France ! »
Burke avait annoncé sa retraite prochaine de la Chambre des communes et aUait s'appeler lord Beaconsfield. La mort prématurée de Richard son fils unique, qu'il adorait, vint l'abattre jusqu'à terre. Ce n'était plus le môme homme lorsque Montlosier le vit.
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Ils se connaissaient depuis longtemps. Quand Montlosier lui avait adressé un exemplaire de son Essai sur Vart de constituer les peuples, Burke lui avait écrit une lettre de félicitations. Leur conver- sation eut lieu en français. Burke se plaignit de ne pas trouver dans l'émigration un homme de gou- vernement à la hauteur des circonstances. Il dis- tinguait entre la révolution et la France, et ne voulait qu'une guerre de partis.
Quant à Pitt, que Montlosier désirait entretenir au nom de Malle t Du Pan, il était plus difficile à aborder; il le vit entin et le trouva très en garde, vivant en dehors des émigrés et subissant plus qu'il ne le croyait leur inlluence. Pitt lui laissa comprendre qu'il se sentait engagé à mort dans la lutte du continent européen. C'était bien, du reste, le personnage qu'a dépeint Chateaubriand: grand, maigre, avec un air triste et moqueur, la face pâle, laissant tomber un reurard dédaigneux sur les émigrés désœuvrés qu'il rencontrait en allant à pied, chapeau sous le bras, à travers le parc de Saint-James.
Montlosier avait épuisé toutes ses ressources lorsqu'il arriva à Lorclres.il fallait trouver de quoi vivre. L'Angleterre venait de s'emparer de Saint-
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Doiningue; les négociants de la Cilé se pressaient autour des créoles français afin d'obtenir d'eux la vente de leurs produits.
Un des mieux liés, M. de Chaumilly, imagina de donner une fètc au duc de Bourbon. Tous les Français un peu considérables y furent invités ; un M. Texier, attaché à la margrave d'Anspacli, joua un proverbe intitulé : // n y a pas de dou- leurs éternelles. Malheureusement, c'était h- îl\ janvier que cette fête avait lieu : personne n'y avait fait attention. Montlosier, à qui nous devons cette anecdote, assure qne le duc de Bourbon en fit tout à coup la remarque. Le choix du proverbe, celui du jour, la présence d'un prince du sang, tout n'était-il pas extraordinaire? Heureusement les papiers anglais ne mentionnèrent pas cet évé- nement.
Montlosier avait espéiv que ses liaisons avec notie ancienne colonie de Saint-Domingue pour- raient lui assurer une posiliou. Ses espérances furent déçues. Il avait reirouvé son ami Malouet, qui était depuis longtemps en Angleterre ainsi que Lally-Tollendal etCazalès. Malouet reçut Montlosier à bras ouverts et le mit en relation avec M. de Leiilre, qui se proposait d'établir à Londres une
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maison d'agence. (>etle entreprise avait paiu à Malouet devoir être une fortune; il désirait s'y associer et essayait d'entraîner Mallet Du Pan, dégoûté de son séjour en Suisse.
Montlosier devint on ofTf-t le premier commis de M. de Lentre. Pendant un an, il fut un véritable agent d'affaires, dressant des contrats, des testa- ments; il rédigea même le contrat de mariage du duc de Duras et de mademoiselle de Kersaint. Quand les affaires n'allaient pas, il s'occupait à écrire un livre bizarre qu'il devait publier plus tard sous le titre de Mystères de la vie humaine. Les litiges d'émigrés pauvres contre des émigrés qui n'étaient pas riches ne pouvaient guère ali- menter une agence. On se sépara sans avoir fait fortune.
Montlosier ne fut pas, du reste, le plus malheu- reux. Il n'eut pas faim, comme tant d'autres. Le xviir siècle avait laissé dans toutes ces âmes je ne sais quelle gaieté et quelle insouciance qui tenait lieu de force. La plupart de ces grands seigneurs, comme dit Chateaubriand, étaient des artistes en misère. Le soir, on allait danser chez les parentes et les cousines, après les modes enrubannées et les chapeaux faits.
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Que (le Iraits à ajouter à ceux que nous lisons dans les Mémoires du marquis de Tilly !
Montlosier n'avaitplus qu'un mois de ressources, lorsque deux amies qu'il avait connues en Alle- magne, madame de Montrcgard et madame de Médavi, arrivèrent de Hollande. Elles avaient avec elles leurs deux petites filles, trois domestiques, plus l'abbé qui les avait suivies en exil. Après avoir payé leurs frais de route, il ne leur restait plus un schelling. Elles n'en louèrent pas moins un hôtel dans Green-street. Jamais on ne nargua si pres- tement l'infortune. Le lendemain, déjeuners et dîners excellents. On avait trouvé à emprunter dix- huit louis. L'abbé faisait des épigrammes; les petites filles jouaient au volant; chacun se dé- menait de son mieux. Tous avaient un air de prospérité. « Que faites-vous si loin de nous? dit madame de Montregard à Montlosier ; ve- nez ici, nous avons un appailement à vous donner. — Mais je n'ai pas de quoi le payer, ré- pondit-il.— Bah! ni nous non plus; venez tou- jours. »
Le secours volé par le Parlement pour les émigrés n'était que d'un schelling par jour et par tête. Dès le soir môme de leur arrivée à Londres,
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mesdames de Montregard et de Médavi s'étaient enquises, comme à Paris, des spectacles, des modes, des beaux magasins. Heureusement plu- sieurs grandes familles anglaises qu'elles avaient connues à la cour leur vinrent en aide.
Comment aurait-on pu parler raison à cette so- ciété ! Le cabinet de Londres, bien que plus éclairé que les autres, en subissait de plus en plus les préventions.
Montlosier, Malouet, le chevalier de Panât, Lally et quelques autres se réunissaient, mais ils ne jouissaient d'aucun crédit. Les censures, les dé- clamations, les malveillances du parti royaliste ne leur en imposaient pas. Ils ne voyaient pas de fin possible à la Révolution par la guerre extérieure, ils pensaient que les anciennes idées constitu- tionnelles n'avaient d'avenir que dans le mauvais gouvernement de la Convention. Ils s'efforcèrent dès lors dans les conversations qu'ils pouvaient avoir avec les amis des princes, de leur persuader qu'il fallait bien se garder de laisser apercevoir ou craindre une autre tyrannie, après un change- ment de gouvernement.
« Toutes les prétentions de l'ancienne aristo- cratie, écrivait Malouet, toutes les menaces, tous
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les projets de vengeance el les lioùls passionnés poui' l'ancien régime, étaient autant d'absurdités qui nous ôlaient tout espoir de retour. Nous étions trop pénétrés, mes ainis et moi, de tontes ces inconséquences, pour ne pas les combattre Iiau- tement. »
Que de persistances dans les haines contre ces honnêtes et libéraux esprits! Lally-Tollendal fut une des victimes les plus éprouvées par les hu- miliations.
il avait, un des premiers, émigré en Angleterre. Dès 1792, Burke l'avait personnellement attaqué. Ce fut comme un signal. Après les revers de la coalition en Champagne, l'abbé d'Andrefel, vicaire général de l'archevêque de Bordeaux, fit, pour employer les expressions de Montlosier, le vœu, comme Jephté, d'immoler le premier monarchien dont le nom se présenterait à sa vue. Ce fut le nom de Lally. Aussitol, dans le ))amphlel le plus violent, il est accusé de tous les malheurs de la France et, comme tel, voué à l'opprobre public.
Après l'abbé d'Andrefel, ce fui lelourd<3 M. Fer- rand; aj)rès M. Fcrraiid, Tablx'' Tallx'it ; a]»rrs l'abbé Talberl, le clievalier de (îuer; ciilin Pel- letier. LmIIv se défendait de toutes ses foi'ccs
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C'était surtout du côté de lîuikc (ju'il cherchait à repousser les traits. « Telle est ma destinée, lui disait-il, que plus je sais vous respecter, plus je dois vous combattre, et qu'il me l'aut voir un adversaire dans un homme que ses principes et ses vertus m'eussent fait regarder comme mon défenseur naturel, si un autre que lui m'eût attaqué. »
Burke avait vanté, comme le seul mérite de Lally, le mérite du repentir. — « Je n'en ai aucun, répondil-il, car je ne me repens pas du tout. » — 11 ajoutait : « Vous avez été, monsieur, trompé cruellement. Vous vous êtes trouvé placé entre deux partis extrêmes, non seulement se détestant l'un l'autre, mais encore détestant tout ce qui n'était pas eux. »
Quoique cette réponse fût écrite d'un style un peu larmoyant et déclamatoire, elle n'en eut pas moins du retentissement. Pendant longtemps, Lally avait été réputé neveu, par sa femme, de lord Lougborough, le grand chancelier; ils étaient unis, et, dans les premiers jours de l'émigration, se voyaient fréquemment. Au moment où Montlo- sier débarqua, Lally n'était plus qu'un parent éloigné. Quelques mois s'écoulèrent encore; ils ne
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se virent plus. Lally apprit même que, dans. un salon, un soir qu'on prononçait son nom, on avait, dit La lie du peuple! 11 en eut presque des convul- sions. « Je n'ai jamais pu comprendre l'acharne- ment dont il était l'objet, » écrit Montlosier. — L'explication était tout entière dans la conduite loyale de Lally en 4789.11 faisait partie de la mino- rité libérale de la noblesse, et il avait passé avec elle à la chambre du tiers.
On en voulait aussi à Malouet. Très bien accueilli d'abord en Angleterre, il avait, de 1792 à 1794, reçu les hommages dus à son caractère et à sa haute intelligence. 11 y avait encore peu d'émigrés à Londres. A la fin de 1794, après les revers des Autrichiens, une véritable invasion de gentils- hommes de l'armée de Condé eut lieu. Alors l'at- taquo générale contre les constitutionnels n'é- pargna même plus Malouet.
A cette époque, les distributeurs des fonds de secours accordés par le gouvernement anglais, étaient l'évêque de Saint-Pol de Léon et le baron de Nanthia; M. du Theil était le receveur. Ces trois personnages avaient ainsi un accès personnel auprès des ministres. Dieu sait l'usage qu'ils en faisaient! Le baron de Nanthia, plus indiscret
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que les deux autres, disait confidentiellement : « Malouet cherche à s'accrocher, mais je viens de lui donner un coup d'épaule en dehors. D'.après les opinions et la conduite de Malouet, les roya- listes ne pourront jamais avoir confiance en lui. Les ministres m'ont demandé ce que je pensais des constitutionnels; j'ai répondu : « Ce sont des » hommes parjures envers leurs commettants et » filous envers le roi. » Hier, heureusement, Rivière a reçu l'ordre de partir d'Angleterre; je crois pouvoir assurer que Bertrand de Molleville va le suivre; bientôt après lui, Malouet s'en ira; voilà donc le parti constitutionnel mis à bas. Il m'a fallu beaucoup d'adresse. »
Par sa haute situation, par ses services rendus, Malouet résistait aux attaques. De plus, grand pro- priétaire à Saint-Domingue, personne n'était plus à même que lui de donner, sur la valeur de cette nouvelle colonie anglaise, des renseignements utiles.
Quoi qu'on pût faire, Bertrand de Molleville et Malouet furent épargnés. Quelques autres émigrés de marque, connus par leurs tendances libérales, tels que le prince de Poix, le marquis de Mont- ciel, le comte de Croix et un petit nombre d'au-
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très, lurent aussi niûnagés. Ouanl à Lanictli, à M. de Lusignan, d(''S qu'ils parurent à Londres, ils furent obligés de déguerpir.
Ce fut bientôt le tour de Montlosier.
Nous avons parlé des tracasseries qu'il avait dû subir à Bruxelles et à Cobleniz. La ronlinuité de ses relations affectueuses avec Lally, avec son amie la princesse d'Hénin, avec Malouel et tout le parti constitutionnel, appela sur lui l'attention. 11 l'ut menacé de proscription. Ces tentatives devinrent si positives, qu'il crut devoir s'en plaindre soit au comte de Provence, soit au comte d'Artois.
Après avoir consulté l'évêque d'Arras, qui avait sa confiance, le comte d'Artois fit à iMontlosier cette réponse :
<i Edimbourg, 15 septembre 1790.
y> J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez écrite le 31 aoiit, et j'ai examiné les réflexions que vous a suggérées le bruit que vous m'appre- nez qu'on a fait circuler à Londres et auquel vous paraissez attacher un grand intérêt. Je n'entrerai ici dans aucun détail à cet égard; M. le duc d'IIarcourt, qui vous remettra cette lettre, est chargé de vous faire connaître mon opinion sur
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cet incident. Soyez persuadé, monsieur, de mes sentiments pour vous.
» Signé : Giiarles-Pihlippe. »
Montlosier recevait en même temps du duc d'IIarcourt celte autre lettre intéressante :
« J'ai l'honneur de vous envoyer la réponse de Monsieur à la lettre que vous avez désiré que je lui fasse parvenir. Son Altesse Royale me l'a adressée à cachet volant, dans l'intention que j'en prenne lecture. Monsieur ajoute, dans la lettre dont il m'a honoré, qu'il désire que tous les Fran- çais fidèles vivent plus que jamais dans la paix et dans l'union et réunissent tous leurs efforts pour le rétablissement de la monarchie; que tout jce qui tendrait à altérer cet esprit de concorde ne peut que lui être infiniment désagréable; qu'il n'a jamais eu d'occasion de suspecter vos opinions ; mais que vous devez sentir qu'il ne peut intervenir dans des discussions aigries par des tiers et qu'il souhaite de voir ensevelies promptement dans le plus parfait oubli; qu'au reste, il ne doit s'en rap- porter sur cette affaire qu'à la réponse du roi à la lettre que vous avez écrite à Sa Majesté. »
La réponse du comie de Provence ne se fit pas
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attendre. Le ton en était pressenti par iMontlosier. Du moment qu'elle était signée par d'Enlraiyues, elle devait être dure. Elle le fut. Nous en donnons quelques extraits :
n Conformément à vos intentions, monsieur le comte, j'ai remis au roi les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser et que j'ai reçues depuis peu de jours seulement. Elles ren- ferment des plaintes vagues et sont de nature à rester sans réponse. Telle a été celle que le roi m'a faite et que la confiance que vous me té- moignez me fait un devoir de vous transmettre. Permettez-moi, monsieur le comte, d'y ajouter quelques réflexions. Envers tous ses sujets, quels qu'aient été leurs opinions, leur conduite, leurs écrits, soit dans le commencement de nos mal- heurs, soit durant le cours de leur troj) longue durée, Sa Majesté ne croit pas qu'aucun émigré se montrant zélé pour ses intérêts, inséparables de ceux de la France, ou simplement menant une vie retirée, ait eu à se plaindre de lui. Peut-être, auront-ils partagé avec le public le droit de porter un jugement sur les productions dont les prin- cipes leur paraissaient erronés; mais ils savent que le roi ne souffrirait pas qu'ils lissent contre
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leurs auteurs mêmes, aucune démarche contraire aux sentiments de démence que Sa Majesté pro- fesse. »
Cette lettre mécontenta vivement Montlosier. A travers les formules de politesse, il lut clairement que ses opinions, soit sur la régence, soit sur les deux chambres, étaient blâmées, et, quant aux sen- timents de clémence envers lui, ils froissèrent à jamais sa nature violente, rude, mais loyale.
Une telle lettre ne pouvait rester ignorée des agents dont la répojise du roi justifiait la conduite. Elle devint le signal d'un nouveau déchaînement contre Malouet, Lally et Montlosier; déchaînement d'autant plus opportun, qu'on annonçait Mallet Du Pan. Il vivait auprès de Mounier à Berne. Une lettre du chevaher de Panât, janvier 1796, l'avait un instant détourné de la pensée de quitter la Suisse, a La folie est générale et incurable, lui écrivait-il; combien vous vous trompez en croyant (j[u'il y a un peu de raison dans la cour du frèi'e ! On ne peut former aucune espérance. Je vois sou- vent Montlosier, Malouet et Lally ; nous pleurons tant de fautes commises; tant de malheurs en ont été la suite ! Nous cherchons un remède sans le découvrir; combien vous nous manquez 1 »
lie l.t COMIt l)L Mil.MLOSIKH
Le chevalier de Panai lemiinail jiar lui mol cé- lèbre, prononcé alors pour la }ireiiiière lois : « Personne n'est corrigé; personne n'a su rien oublier, ni rien apprendre. »
Mallet Du Pan hésitait donc; les événements allaient faire cesser ses hésitations.
Nous avons dit que M. de Nanthia, l'évèque de Saint-Pol et M. du Theil avaient la distribution des Tonds votés par le Parlement en faveur des émi- grés. Il était facile d'en détourner quelque chose au piofit des bonnes doctrines. Ces messieurs jetèrent les yeux sur Pelletier.
Ce personnage avait jugé à propos de l'aire dres- ser par un ébéniste de Londres une petite guillotine en bois d'acajou. 11 l'avait exposée moyennant un schelling pour les dernières places et une couronne pour les premières, et avait inscrit en gros ca- ractères à la porte de la baraque : Aujourd'hui, on guillotine une oie, demain un canard. Ce Pelletier avait été présenté pendant la Constituante à Mont- losier par M. Régnier, conseilioi' à la cour des aides, comme un royaliste ardent, auteur du Do- mine salvuni fac regem. On avait fait de temps en temps pour lui des collectes dans le côté droit. 1! fui clioi>i par le comili'' de Londres pour élrc le
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liéros de hi guerre qu'on se proposait de livrer au parti constitutionnel. « Allons donc, Pelletier, lui avait dit M. du Tiieil, est-ce qu'un homme de votre mérite est fait pour se prostituer dans des ex- hibitions de guillotine'? C'est à vous qu'il convient de défendre les vrais principes de la monarchie. »
Pelletier se trouva tout à coup converti et atten- dri; on lui envoya un saint prêtre, l'abbé Caron, qui le confessa; puis l'abbé Barruel, qui le maria. Des fonds considérables furent faits pour sa femme, pour lui, pour ses futurs ouvrages. Il débuta par une proclamation où il se repentait d'avoir été entraîné trop longtemps par les mauvais systèmes des Lally, des Bergasse et des monarchiens. Dé- sormais, il abjurait ses anciennes et pernicieuses doctrines. Cette abjuration le fit fort applaudir des fanatiques.
Le marquis de Sérent, avec qui Montlosier avait contracté une tendre liaison à la Consti- tuante, se trouva aussi entraîné dans cette lutte. Un jour, en 89, dans la salle môme de l'Assemblée, il était allé trouver Montlosier à son banc et lui avait demandé ce qu'il voulait et où il allait. « Je veux l'honneur du roi et la liberté du pays, avait
il répondu. — Touchez là, Montlosier, dit le
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marquis de Sérent, je suis à vous el avec vous. » A Londres, ils s'étaient rencontrés plusieurs fois, mais sans avoir pu causer. Rendez-vous fut pris pour déjeuner ensemble et s'entretenir des choses du temps. La nouvelle circula dans les salons. On chercha aussitôt à entraver leur con- versation. Il y avait à peine une heure qu'ils étaient réunis qu'un premier messager survient et les interrompt. Aussitôt après en arrive un second, puis un troisième. Enfin le marquis de Sérent dut se rendre sur-le-champ pour affaire urgente chez l'évoque de Saint-Pol. Montlosier apprit bientôt qu'il était parti avec son frère pour la Vendée, où ils se firent tuer.
Une plus grande émotion vint encore agiter les petites cervelles de l'émigration. Mallct Du Pan allait enfin se fixer à Londres. Le gouver- nement anglais, qui l'honorait, en avait pré- venu les princes et leurs agents; Montlosier songea alors à saisir l'opinion publique.
Sous le titre de Effela de la violence et de la modération dans les affaires de France, il publia trois lettres adressées à Malouel (août 1787).(( J'ai beau être démocrate à Londres, écrivait-il, ce qui me donne peu de faveur, je n'en suis pas moins
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aristocrate à Paris; ce qui prouve que j'ai de la fortune. Vous, monsieur, que les difficultés ne rebutent pas, ne pourriez-vous pas trouver moyen de changer le chef-lieu de chacune de mes ré- putations, et, au lieu d'être aristocrate à Paris et démocrate à Londres, que je fusse réputé aristo- crate à Londres et démocrate à Paris?... Au com- mencement de la Révolution, on avait tort d'être modéré, et cependant nous étions forts. Aujour- d'hui, on n'a pas un homme et on ne veut composer avec qui que ce soit. Ah ! que n'étiez-vous violents alors, ou que n'ôtes-vous modérés aujourd'hui!... Dans les premiers temps de la Révolution, tous les honnêtes gens du royaume se fussent réunis à des mesures vigoureuses, si, dirigées seulement vers la conservation et vers la liberté, on ne leur avait pas laissé soupçonner d'autres intentions. J'admire l'obstination de ceux qu'on dit ne vouloir de la monarchie française, que si elle leur restitue les mêmes places, les mêmes jouissances, les mêmes faveurs... » Tel était le ton de ces let- tres; bien loin de calmer les fureurs, elles les portè- rent ;'i l'extrême. Cazalès, qui ne désapprouvait pas au fond l'auteur, s'écria dans le salon de Burke : Je ne sais pas poKvquoi Montlosier s^est mis à écrire
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sur la modération. Cest Vhomrae le plus violent que je connaisse. — Et Rivarol écrivit à l'un de ses amis, furieux contre cette publication : « Vous ne connaissez pas Montlosier; il aime la sagesse avec iolie et la modération avec transport. »
Les esprits modérés et bien équilibrés n'auront jamais derrière eux une armée. Sauf quelques mo- ments heureux, ils sont en politique condamnés à l'isolement.
On parlait beaucoup dans le camp ennemi, du comité constitutionnel de Berne et du comité constitutionnel de Londres. Le comité de Berne, c'était Mallel Du Pan ; le comité de Londres, c'était Malouet.Dans une lettre adressée à Mallet (8 mai 1796), Malouet appréciait, le jour même de sa publication, la brochure de Montlosier. « Nous sommes ici bien dispersés, nous sommes bien dé- pourvus de crédit, de moyens. Quelques conversa- tions oiseuses qui n'aboutissent à rien, voilà tous mes travaux. Montlosier a voulu à toute force jeter une bombe! il vient de publier des lettres qu'il m'a adressées sur la modération dans les affaires do France. Il y a beaucoup d'esprit, de vues justes, de réflexions fines et quelques maladresses. D'En- traiuues et Ferrand y sont fort mal traités. J'aurais
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voulu que ce qui les regarde fût inoiiis amer sans être moins fort. »
A la suite de cette critique, Malouet, faisant al- lusion à une publication que préparait Mallet Du Pan, jetait en passant cette observation profonde: a On ne sait pas assez combien l'Angleterre , dans toutes ses entreprises contre la France, a été trompée par les Français. Ne croyez pas que ce soit le ministère qui ait projeté , combiné aucune de ces funestes opérations de l'intérieur; tou- jours il a été provoqué, tourmenté, harcelé par vos faiseurs, et j'ai lieu de croire que le cabinet a cédé à regret en plus d'une occasion. »
On peut donc porter en toute sûreté de con- science un jugement sévère sur les menées de l'émigration. Mais les sottises n'eurent pas de fin.
Mallet Du Pan, qu'on redoutait de voir à. Londres, n'y vint pas encore. Il envoya son fils dans les premiers mois de 1797, comptant sur ses amis pour lui procurer quelque emploi. Ce jeune homme eut à essuyer quelques bourrasques dans le salon de la princesse d'Hénin. Son père venait de publier la Leiire à un homme d'Etat. Tandis que les émigrés voyaient de plus en plus dans la marche des affaires en France la perspective de
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luiu' prochain leloui', Mallel, mieux renseigné, pailail de Tavenir en esprit éclairé. On ne le lui pardonnait pas. Il restait aux royalistes exailés une dernière illusion à se Taire : ils voulurent absolu- ment que Bonaparte fût un général iMonk , ne cherchant à garder le pouvoir que pour le resti- tuer au roi légitime.
Mallet Du Pan devait leur enlever encore cette espérance dans ses derniers écrits. Il quitta défini- tivement la Suisse avant qu'elle eut été envahie par les armées de la République. Il Tut obligé de s'installer à Londres chez M. Reeves,qui venait de publier sous le titre de Pensées sur le gouverne- ment, un pamphlet contre les institutions de son pays. Ce pamphlet avait été dénoncé au Parlement, et l'auteur avait été poursuivi et condamné. Mallet demeura plus d'un mois dans sa maison. A coup sûr, la nécessité de pareilles précautions nepouvail pas modifier les vues politiques d'un lioinme aussi arrête el aussi sagace que Mallet Du Pan; mais elles indiquaient bien le degré d'aveuglement el de pas- sion de tout un parti. On avait donc songé à lui pré- parer malgré lui un logement. Au bout d'un mois, Mallet Du Pan, averti, put abandonner M. Rcevcs. Nous avons, dans cette étude toute politique,
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donné peu de place à la vie privée de lUonllosier. Pour abattre celte nature vaillante et pleine de verve, il ralUiit des douleurs exceptionnelles. Elles ne lui manquèrent pas. Dans l'expédition de Saint-Domingue, il perdit à la fois son frère et son neveu, pour lesquels il avait obtenu un grade. Sa meilleure amie vint en même temps à dispa- raître. « Je ne m'aimais plus dès lors assez, écrit- il, pour faire attention à moi. »
Une crise survint, elle fut terrible. Sa vigou- reuse constitution d'Auvergnat triompha de tout, même du spleen. Plusieurs de ses amis, le che- valier de Panât, l'archevêque de Tours, M. de Don- nai, n'y avaient pas échappé. Malouet n'avait pu s'en guérir que par un voyage sur le continent.
L'argent, à un jour donné, allait manquer com- plètement à Montlosier. Il songea à créer un journal. La princesse d'Hénin lui envoya trente guinées. Celait peu de chose pour commencer la publication d'une feuille périodique. 11 l'en- treprit néanmoins sous le litre de Journal de France et d'Angleterre. Malgié les efforts de Ma- louet, de Lally et de quelques amis, on ne fit pas les frais.
Montlosier avisa alors le Courrier de Londres
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pour on Taire l'organe du }»aili royaliste libéral. Un moment rédigée par Brissol, celte feuille avait eu un grand succès sous le nom de Courrier de VEurope. Continuée depuis sous le litre de Cour- rier de Londres, elle était dans les mains de l'abbé de Galonné et menaçait de tomber tout à l'ail.
C'était un singulier homme que cet abbé. Le. récit qu'a laissé Montlosier de leurs rapports est des plus piquants.
L'abbé arrive un malin chez lui. « Vous pouvez bien avoir des préventions contre moi, lui dit-il, je conviens qu'à Coblenlz, si j'avais été le maître, je vous aurais fait jeter dans le Rhin. J'avais alors contre vous et contre vos deux chambres une irritation que je ne puis pas encore me définir; je suis bien revenu aujour- d'hui de ces préventions, et, puisqu'on m'a dit que vous aviez quelque envie de travailler au Courrier de Londres, jii viens vous témoigner le désir que j'ai de vous avoir pour collaborateur. Mon frère vous fait les mêmes propositions que moi . » Après cette ouverture, Montlosier alla de son côté rendre visite à l'abbé. 11 le trouva à genoux devant un re- liquaire éclaiié par des cierges. « Ilélas! lui dit-il, je suis un pauvre misérable qui me suis assez mal
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conduit Luiilc ma vie, el (|ui acluelîeinciil dois faire pénitence. » Il lui nomma les saints dont il avait les reliques.
Malgré ces pratiques, il n'en continuait pas moins à Londres les habitudes d'un abbé du xviif siècle. Au bout de peu de jours, il jugea à propos de se retirer au Canada. Le Courrier de Londres resta alors àMontlosier avec le tiers de la propriété et des frais de rédaction qui s'élevaient à deux cents louis. Le baron de Montalenibert vint un matin lui en avancer la moitié. Soutenu ainsi par l'amitié, Montlosier se créa des relations et des correspondances dans toute l'Europe. 11 put en nouer même à Paris. Le Courrier de Londres acquit une importance considérable.
Depuis la déclaration de guerre par la Con- vention, le cabinet anglais s'était efforcé de re- nouer les nœuds de la coalition entre la Prusse et l'Autriche. Un traité d'alliance avait été conclu avec l'impératrice de Russie, des subsides avaient été accordés au roi de Sardaigne. L'héroïsme des armées françaises grandissait à mesure que la lutte sanglante et ruineuse se prolongeait.
Le cabinet de Saint-James avait une tâche non moins difficile à remplir, celle de justilier la
m LK (.(i.MI'K DE MONTLOSiEll
guerre devant l'opposition des deux chambres. Les ministres triomphaient dans le Parlement. Cependant les difficultés suscitées entre les trois cours intéressées par le partage de la Pologne avaient déterminé le roi de Prusse à conclure la paix avec la France. Le traité de Bàle avait été signé. La cour de Vienne devenait dès lors le centre des opérations diplomatiques de Pitt.
Après l'insuccès dcQuiberon, les cabinets étran- gers étaient convaincus que les royalistes en France el hors de France ne pouvaient plus leur apporter que des ressources précaires et inel'ticaces . La paix avec l'Espagne vint consommer, pour ainsi dire, la ruine de la cause royale. La Russie, l'An- gleterre et l'Autriche restaient encore debout. Les trois piiissances venaient de signer, le :28 oc- tobre 1795, le traité de la triple alliance, lorsque George III ouvrit en personne le Parlement. Il fut assailli par des émeutiers aux cris : « Du pain! du pain! » Pour la première lois, l'upiiiiuii pu- blique manisfeslait une lassitude. La république française venait de se reconstituer sous une nou- velle foi'iiio. Li' gouvernemenl du Directoire était de ceux avec lesquels on pouvait négocier. Si la paix ne se fit pas dès 1790, les Mémoires de
KT LE r. AL Lie. A. Mb. M K. 123
Malmesbury témoignent du moins de la sincérité des dispositions paciiiques de Pitt.
C'est à ce moment que Montlosier prit délini- tivement seul la rédaction du Courrier de Londres. Il n'entra jamais, suivant la remarque d'un des hommes qui l'ont le mieux connu, en communi- cation sympathique et directe avec le caractère anglais. Si l'indépendance de son jugement, la rudesse de sa verve, l'isolèrent, cette originalité donna de l'éclat à sa polémique. A chaque numéro du Courrier qui déplaisait, les rancunes se ravi- vaient. On lui lit d'abord des menaces; elles eurent peu de succès. Enfin on imagina de répandre le bruit que l'ordre de son renvoi d'Angleterre avait été arrêté en conseil des ministres.
Il écrivit aussitôt à M. Wickam, chargé particu- lièrement de tout ce qui concernait l'exécution de VA lien- Bill. Il le vit le lendemain, et reçut de sa bouche l'assurance que ces bruits n'avaient aucun fondement. M. Wickam se montra attristé de l'esprit de tracasserie qui se montrait parmi les émigrés. C'était le baron de Roll, un des amis du comte d'Artois, qui avait répandu ces fausses nou- velles. Montlosier le sut et provoqua immédiate- ment l'auteur; l'affaire s'arrangea, grâce à l'en-
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treinise du comte de Béliague el du conile Etienne de Durlorl.
L'un des esprits les plus élevés du cabinet bri- tannique, M. VVyndham, qui lisait régulièrement le Courrier de Londres, manifesta alors le désir de causer avec iVIontlosier sur les affaires de France. Ce fut dans le salon de lady Crcevc que l'entrevue eut lieu; la conversation prit un ton cassant et brusque : « Monsieur de Montlosier, demanda lady Creeve, vous êtes bien pressé, j'en suis sûr, de voir vos princes en France. — Oui, madame, mais avec une représentation nationale. — Vous pensez bien que la monarchie est le seul gouvernement qui convienne à la France? — Oui, madame, mais avec les libertés publiques. »
Cette conversation frappa vivement l'attention de M. AVyndham. Elle fit i^rand tapage. Malouel, étant venu sur ces entrefaites rendre visite à Montlosier, commença par rire de sa franchise; mais au fond il restait inquiet.
Tout entier à la direction de son journal, Mont- losier suivait avec assiduité les séances du Par- lement. Sans être lié avec les chefs de l'opposition, il les coniuit; Fox surtout. Il ne pouvait, du reste, y avoir de vive sympathie entre ces deux carac-
ET Lli GALLICANISME. 125
lères; Fox était, réduit par les événements à une tache très délicate. Si Montlosier avait fortement blâmé comme lui la proclamation de Brunswick rédigée par M. de Limon, il ne pardonnait pas à la grande Ame libérale de Fox de continuer de dé- Icndre la Révolution. Depuis la guerre, Fox voyait fuir toutes ses anciennes amitiés et sa popula- rité; il le sentait et il souffrait. Néanmoins sa politique pacifique venait d'obtenir un succès inattendu. Le discours du Parlement (1798) an- nonçait que des négociations venaient d'être re- nouées avec le Directoire. La stupeur des émi- grés dépassa les bornes. Montlosier étant devenu une puissance avec son journal, l'évêque d'Arras le fit prier de passer chez lui. Il lui )nontra son effroi de ces apparences de paix, la République consolidée, les espérances de l'émigration anéan- ties. Montlosier, en homme avisé, ne croyait pas au succès des démarches de Malmesbury, mais par d'autres raisons que celles données par les émi- grés. Avec la politique du Directoire, la paix lui paraissait aussi ruineuse que la guerre pour les finances anglaises. La propagande des idées étant une des conditions de stabihté pour les résultats sociaux de la Révolution, l'Angleterre ne pouvait
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désarmer, et son commerce, dans Triât où se trouvait le continent, ne pouvait compter sur une extension.
« A merveille, dit l'évêque d'Arras très at- tentif à cette conversation; j'ai renconli(' l'aulrc jour Cazalès, Au lieu de nie donner des rai- sons, il m'a lancé des injures. » — Cazalès était un homme de premier ordre. Ni l'émigration ni les conseillers des princes n'avaient su ni l'ap- précier ni l'employer. — « Laissons là Cazalès, reprit l'évêque d'Arras; faites-moi le plaisir de mettre par écrit ce que vous venez de me dire, afin que je le présente à M. le comte d'Artois. Je pense aussi que vous voudrez bien en insérer quelque chose dans le Courrier de Londres, »
Le lendemain, Montlosier envoya la note qui lui était demandée et inséra dans son journal un article qui la reproduisait en partie. Nous savons que les propositions de paix ne réussirent pas. La perspicacité dont le Courrier de Londres avait fait preuve avait valu pour quelques jours à Mont- losier des laveurs. A la ■^uile d'une opération douloureuse, ses amis avaient été inquiets de sa santé. Le comte d'Artois envoya savoir de ses nouvelles. Après sa convalescence, Montlosier Ht
ET LE GALLICANISME. 127
demander la permission d'aller lui porter ses re- merciements. Admis à une audience, avec beaucoup d'autres Français, il reçut du comte d'Artois cette apostrophe : « Eh bien, monsieur de Montlosier, votre journal ? il y a quelquefois bien des sottises. » Montlosier n'était jamais à court de riposte : « Monseigneur, j'en entends si souvent, qu'il est bien possible qu'il m'en échappe aussi quelqu'une. » Ils ne se revirent plus. Du reste, le Courrier de Londres, à propos d'une motion du général Fitz- Patrick au Parlement, s'étant montré favorable à la mise en liberté de la Fayette, il n'en avait pas fallu davantage pour réveiller toutes les vieilles rancunes du monde qui entourait les princes.
Résolu de plus en plus à vivre loin des coteries, Montlosier donnait au travail toute sa journée. Quand le Courrier de Londres ne suffisait pas, il écrivait son livre des Mystères de la vie humaine. Imagination étrange et mêlée d'éléments dispa- rates, ayant immensément lu sans avoir mis de méthode dans ses lectures, Montlosier étudiait avec passion le magnétisme animal. Il se hasardait de causer du mesmérisme avec ses amis; mais il n'y avait guère que Malouet qui eût la bonté de l'écouter sérieusement.
1-28 1. K COMTK DK MONTLUSIEK
Son originalité le faisait Ibrt reclicirlier, La majeure partie de ses soirées se passait chez la princesse d'IIénin avec Lally ; mais il s'était créé (les amitiés nouvelles et en première ligne avec Chateaubriand. Lorsque parut VEssai sur les révolutions^ Montlosier s'empressa d'en rendre compte et le fit avec bienveillance et justice. Une visite de remerciement les lia, et ils se retrouvèrent chez madame Lindsay.
Ce n'était déjà plus le Clialeaubiiand des pre- miers jours de l'émigration, celui qui avait aimé Cliai'lottc Yves, celui qui s'enfei-mail hi nuit dans l'abbaye de Westminster jiour mieux rêver aux il- lustres morts. Il séduisit Montlosier. Ils dînaient en- semble tous les mercredis ; le chevalier de Panât et Christian de Lamoignon étaient aussi des convives. En été, on allait dans quelque taverne solitaire, à Chelsca, sur la Tamise; on parlait de Milton et de Shakspearc. « Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submergées l'une après l'autre dans les brouillards de la ville. » — Dans la mauvaise saison, c'était .Montlosier qui olTrail l'hospilaiilc ; sa maison ('lail tenue par deux sœurs, dont l'une, la plus jeune, était petite et bossue; Tainée était hideuse; ce qui faisait dire
KT LK C.ALLICAMSMi:. liO
au chevalier de Panât : « Il faut que Montlosicr soit un prince enchanté, car il est iiaidé par deux monstres. » Le samedi, on allait en affluence chez Chateaubriand, qui ollVail du punch. Il donna un soir lecture d'Atala.
Avec son âme remplie encore des souvenirs des solitudes américaines, avec son imagination plus grandiose qu'aimable, il sortait à première vue du ton et du cadre français. Des femmes, dans Tauditoire, portèrent un jugement plus rigoureux que les hommes. Malgré toutes les critiques, on lut enlevé, entraîné malgré soi, par je ne sais quel charme ascendant et troublant. On sentait, pour parler avec le poète, que la flamme divine avait passé par les lèvres de Chactas et l'on emportait avec soi la flèche empoisonnée.
Parmi les auditeurs du samedi, quel ne fut pas Tétonnement de Montlosier de rencontrer l'abbé Delille ! Il l'avait beaucoup vu, beaucoup connu, il savait son origine. Tous les deux étaient de la même province.
Delille, nous apprennent les papiers de Montlo- sier, était né dans vme maison de campagne près de Pontgibaud et non, comme on le croit, à Cha- nonat. Sa famille maternelle avait gardé sur son
l.tO LK COMTi; 1)1". MONTI.OSIKK
origine le plus profond siienoe. MonllosiiM' avait à peine dix-huit ans, qu'invite à une petite l'èle dans la vallée de Royat, il s'y trouva avec une demoi- selle de cinquante ans fort aimable. Un beau jour, elle disparaît, et Ton apprend qu'elle est à Paris et qu'elle s'y présente sous le nom de ma- dame Delille, mère de l'abbé Delille.
« Pendant quelque temps, raconte Montlosier, tout fut extrêmement tendre entre la mère et le fils. Bientôt ils se brouillèrent et se séparèrent. Quand je vis, quelque temps après, l'abbé Delille à Cler- mont, il se plaignait beaucoup de sa mère, qui, à son tour, se plaignait beaucoup de lui. Il m'aimait assez alors parce que je savais par cœur toutes ses Géorgiqties. A un autre voyage, il m'aima davan- tage parce que je savais son poème des Jardina.
0 11 avait fait connaissance avec le comte de Ghoiseul-tiouffier et s'était lié avec lui; comnie il montrait un grand désir de voir la Grèce, M. de ("illioiseul-Gouftier le mena à Conslantinople, où le comte venait d'être nommé ambassadeur.
» Au bout de quelque temps, ils se séparèrent; au retour, l'abbé Delille, traversant Stuttgart, se lia avec une demoiselle qui se trouvait avoir la [)liis belle voix du monde. Il l'amena avec lui à
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Paris et en fil sa nièce. Nous vîmes ensuite cette nièce en Auvergne, tout étonnés de cette parenté nouvelle, sur la nature de laquelle personne de nous ne pouvait se méprendre. Les états généraux ayant été convoqués et les événements de juillet étanl survenus, on pouvait facilement être effrayé ; l'abbé Delille le fut par-dessus tout. Je le rencon- trai un jour aux Tuileries; il n'osait ni proférer un mot, ni lever les yeux sur moi. Il regardait de tous côtés pour voir si on l'observait et si on l'aperce- vait. Au 18 fructidor, les forces lui revinrent. Il eut le courage de fuir. Il se rendit en Suisse; de là, il écrivit à M. le comte d'Artois, qui l'avait toujours protégé. Les agents des princes virent dans la célébrité de l'abbé Delille une espérance d'appui pour le système absolu et pour leur haine contre le parti monarchien. Il écrivit contre nous, qu'on regardait comme les coryphées du parti, des lettres désobligeantes. Il avait rencontré Rivarol à Ham- bourg; depuis longtemps Delille et lui étaient brouillés, ils se raccommodèrent. Dans cette en- trevue, l'abbé Delille, qui s'était mis à lui dire des choses aimables, finit par ce vers connu :
Je t'aime, je l'avon", et je ne te crains pas.
ni LE COMTK DK MO N ï l.<» S 1 K lî
Un lioimue d'esprit qui (Hait luvsent lit celle va- riante :
« Je le crains, jo l'avoue, et je ne l'aime pas. »
Voilà donc l'abbé Dclille en Angleterre. Il rendit d'abord visite à Malouet, qui le reçut lorl bien, puis à Montlosier, qui lui lil des reproches. Les lettres désobligeantes dont nous avons parlé lui avaient été envoyées de Londres. Delille du moins s'en excusait. Il parla de Rivarol. // a plus d'esprit que moi, ôh-'û, mais je r une mieux V alexandrin. Son auiour-propre se consolait ainsi de ses blessures.
On se rencontrait souvent, soit chez Malouet, soit dans la chambre de Chateaubriand, le jour des lectures.
Ici se place une aventure connue, mais que nous trouvons avec des détails amusants dans les papiers de Montlosier.
La lecture de Chateaubriand avait commencé; ce jour-là elle devait être plus importante. On s'aperçutque l'abbé Delille manquait. Après l'avoir attendu quelque temps, on pria Malouet d'aller • lie/ lui. Il demeurait dans le voisinage. Lally se juii^uil à Malouel. Ils trouvèrent l'abbé jlelille au
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lit. — « Au lit, mon ami! vous êtes donc malade? — Non pas, » répondit-il. En même temps il jetait sur mademoiselle Vaudechamp, la personne qu'il avait amenée de Stuttgart, des regards significatifs.
Pour comprendre cette scène, dont Malouet raconta ensuite à Montlosier les détails, il faut savoir quelle était la situation de l'abbé.
MM. Giguet et Michaud, libraires à Paris, avaient chargé Montlosier de traiter en leur nom avec l'abbé Delille pour tous ses ouvrages. La position de Montlosier n'était pas commode pour un négociateur. Il n'avait et ne voulait avoir avec Delille aucune intimité. 11 voulait encore moins en avoir avec mademoiselle Vaudechamp, dont l'abbé venait de taire sa femme. Nièce ou femme, elle était mal élevée *. Michaud, comprenant la difficulté que rencontrerait Montlosier, trouva un autre intermédiaire. L'affaire fut conclue au prix de six francs par vers et trente sous pour mademoiselle Vaudechamp. L'abbé, qui était un véritable enfant, en avait quelquefois l'activité et
1. Celai', dcllo que Rivarol, inécoiilcnt de ses manières, avait (lit : « L'abbé, puisque vous avez le droit de vous choisir une nièce, vous auriez dû la clioisir [)lus polie. »
131 LK (.uM II, lU; MONl I.OS! Kll
quelquefois la pares?(\ Tant que sa l'emnie avait été sa nièce, elle le ména^fail un peu; quiind ils furent mariés, elle le mena durement. On sait qu'un jour, lui ayant jeté à la tète un gros volume in-^", Delille le ramassa et lui dit : « Madame, ne pouriiez-vous pas vous contenter d'un in-8° ? » Elle avait tiiii par lui imposer une lâche. L'abbé, qui travaillait tous les matins dans son lit, devait avant de se lever avoir fait trente vers, et pour s'en assurer mademoiselle Vaudechamp prenait la précaution suivante : il y a un certain habillement que les Français ont appelé gros- sièrement culotte, mais que les dames anglaises appellent le petit vêtement, small cloth. Quand l'abbé avait fait ponctuellement sa tâche du matin, on lui apportait son petit vêtement et il pouvait se lever; sinon, non.
Ce matin-là, précisément, l'abbé n'avait pas travaillé; de plus, il avait eu de l'humeur toute la journée; partant, ])Ius de petit vêlement : il était enfermé dans une armoire. Malouel arriva vers huit heures du soir et demanda grâce. On donna la culotte, et Delille put se lever et rejoindre ses amis *.
1. Delille partit bientôt après pour Paris, fatijjué qu'il était du
KT Lb; (;.vLi. iCANLSMi:. i:jr)
Un cliauLteinenl venait encore de s'opérer en France.
Bonaparte était devenu premier consul. La guerre à outrance aiuenail le despotisme mi- litaire et la défiance de la liberté. Encore une fois le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire allaient être absorbés par l'exécutif Pift était à bout de forces; son pays, après avoir traversé la crise monétaire et les révoltes dé la flotte àPorts- - mouth et à Sheerness, finissait par rester seul dans la lutte. La victoire de Marengo et le traité de Lunéville laissaient en effet l'Angleterre sans un allié de quelque importance sur le continent européen. Après dix-sept ans de ministère, Pitt songeait à se retirer. La haute émigration, de son côté, voyant le despotisme s'établir en France, était désireuse de rentrer et de revendiquer ses biens confisqués.
Déjà, pendant le Directoire, lorsqu'on avait cru apercevoir quelque adoucissement dans les me- sures de rigueur conli'c les émigrés, plusieurs d'entre eux avaient cherché à négocier leur rapatriement. Malouet avait engagé ceux auxquels
séjour de Londres. Le libraire Bossange, qui vint vers ce temps- là passer quelques jours en Angleterre, le ramena en France.
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il s'intéressait, ci (|iii pdiivaiçiil ((nnpicr sur des proleclions,à l'aire des di'iiuuclics. C/éiait dillieile des deux côtes. A Londi'es, on clierchail à rendre suspects au gouvernement les émigrés qui de- mandaienl des passeporis; la seerétairerie d'Etat n'en accordait que sur la demande de l'évoque d'Arras, accrédité comme minislie de? piinees. Malouet raconte que MM. de la Tour-du-Pin et Gilbert des Voisins, ayant demandé leurs passeports au ministère ani;lais, lurent renvoyés, à l'évêque d'Arras. Comme ils ne le connaissaient pas, ils s'adressèrent à Malouet. Il alla avec eux trouver l'évêque, et lui dit que ces messieurs, voulant quitter Londres, avaient été étonnés d'apprendre que son consentement était néces- saire. L'évêque. sentant bien que ces prétentions ne pouvaient se soutenir, déclama contre 1(! dé- couragement des émigrés qui n'avaient j)as la patience d'attendre la contre-révolution. « Quelle différence de rentrer dans votre pays en proscrits ou d'y rentrer triomphants! Vous, monsieur de Gilbert, vous lenoncez donc à occuper au Parle- ment la charge de monsieur votre père? car ce n'est pas d'un émigré apostat qu'un i'era jamais un président à mortier. »
1:T Lli C.ALLICANISMK. 137
Qu'on lise dans les Mémoires de Malouet celte conversation, et l'on verra quels étaient, même en 1800, les projets, les combinaisons de ceux qui attaquaient avec acharnement les constitutionnels.
Mallel Du Pan vivait en Angleterre depuis 1799, il avait fondé le Mercure britannique; il comprit que ses amis eux-mêmes étaient las de l'exil. Si longtemps d'accord avec eux sur l'appréciation de la Révolution et sur les moyens à lui opposer, il les voyait, découragés par la calomnie, réduire insen- siblement leur espoii' à une organisation nouvelle de la France qui leur offrît une ombre de repos et quelques débris de leurs propriétés. Les consti- tutionnels se rapprochaient chaque jour des whigs et voulaient comme eux la paix.
En même temps que Mallet Du Pan s'isolait ainsi de ceux qui jusqu'à cette heure avaient reçu ses conseils, il nous apprend que, depuis le 18 bru- maire, les royalistes exaltés et le comte de Pro- vence lui-même ne voulaient absolument voir dans le vainqueur du Directoire que le mandataire du roi légitime, préparant sa rentrée à Paris. Voilà ce qui se répétait dans les allées des parcs et dans les salons du quartier de l'Ouest. Était-ce illusion sincère ? N'était-ce pas plutôt chez quel-
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qut's éinigrt'S une sorte de justilication de leur fuluie conduite? Le plus excédé de rAngIclerre, parmi eux, était Cazalès.
Il laissa jusqu'au dernier jour aux hommes disliui^ués qui rapidochèrenl une iuipiession ineflarable.
Les papiers deMonllosier le font l.uen connaître. « J'avais une telle idée de Cazalès et de tout ce qu'il y avait en lui de trésors à son insu même, que, s'il m'avait dit : « Montlosier, veux-tu venir )> avec moi en Vendée? je serai le premier, tu seras » le second ! » je l'aurais accepté à l'instant môme. Je lui aurais peut-être demandé à connaître ses pleins pouvoirs; s'il m'avait répondu : e Je n'en ai » pas, je les prendrai, >) je Taurais suivi loutde même, tant j'avais de confiance en ce qu'il y avait en lui de fécondité, d'habileté et d'éneigie. »
Jamais Cazalès n'avait voulu entrer dans auciii) détail sur les folies des i"oyalistes; il se contentait de hausser les épaules. Quoiqu'il n';q>p;irtînl ]ias aux idées de la monarchie conslilulionnelle, il traitai! fort bien Malouet et Montlosier.il détestait Lally; mais sa bêle noire c'était Rivarol. Malouet avait été le témoin d'une scène vraiment étrange dont nous avons le récit.
ET LK (iALLh'.ANI S M E. Ï'.'M
Le lord-maire, à son dîner d'installation, avait invité les hauts personnages étrangers. Malouet se trouvait placé à table entre Cazalès et Rivarol, et faisait la conversation tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. Quand il parlait à Rivarol, Cazalès, à qui cela déplaisait, relonnmit Malouet de son côté : « Comment ! vous parlez à ce drôle-là? il est bien étonnant que le lord-maire ait admis un tel homme ici ! » Rivarol, s'apercevant que Malouet parlait à Cazalès, le retournait à son tour de son côté : Comment ! vous parlez à Cazalès? Cet homme a quelques fumées dans le ventre, mais pas une idée dans la tète. » — Malouet faisait tout ce qu'il pouvait pour les apaiser successivement : « M. de Rivarol, vous ne rendez pas justice à Cazalès, c'est un homme plein de talent et d'énergie. — .Allons donc, lui répondait Rivarol, un vase à digestion, voilà tout.» — Se retournant ensuite vers Cazalès, Malouet lui disait : « Vous n'appréciez pas conve- nablement Rivarol, il a quelquefois des traits de génie. Vous ne contesterez pas au moins qu'il a de l'esprit. — Oui, reprenait Cazalès, comme un garçon perruquier. » Tout le dîner se passa ainsi.
Montlosier faillit cependant perdre une amitié précieuse. Madame de Ronneuil ('lait venue, à Ira-
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v.'is beaucoup de dani,'ers, lejoindro Cazalès à Londres. Elle appaiicnail à la l'ainille d'Kspré- iiiénii et était connue inliuiement de MonLlosier. La l'amiliarité établie entre eux porta ombrage à Ca- zalès; il le fit sentir à son ami, qui cessa de voir madame de Bonneuil, prélérant sauveijardei' son amitié.
Cazalès, comme nous l'avons dit, avait résolu de rentrer en France. Il écrivit à Kouché, qu'il connaissait. Dès qu'il eut reçu une réponse favo- rable,il alla en prévenir loid Liverpool, (pii l'en- tretint de son entrée prochaine au ministère. Montlosier, quand il apprit ces détails, témoii^na sa surprise à Cazalès de ses relations avec Fouché. «Bah! lui répondit-il, voilà comme vous êtes, vous autres ÎP'ouché est aujourd'hui le seul homme en France. On ne peut plus rien l'aire ((u'avec lui et [)ar lui. » Cazalès était décidiMiient bien d('- grisé. Miillet (In Pan, (|ni se déliai! pins que ja- mais de Bonaparh', inonrait an contraire de con- soiiii)tion et de travail à nidirniunl dans les bras de Lally.
Chateaubriand, voyant .sa petite socit-lé se dis- soudre, obtenait un passeport du ministre de Prusse, sons le nom de Lassagne, habitant de
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Neuch;\tel,et accompagnait madame d'Agucsseaii. Il avait voulu, avant de quitter TAngleterre, voir George III et avait obtenu, pour quelques schillings, du concierge de Windsor qu'il le cachât quand le roi passerait. « Le monarque en cheveux blancs et aveugle parut, errant comme le roi Léar dans ses palais et tâtonnant avec ses mains les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il connaissait la place et joua quelques morceaux d'une sonate de Haendel. »
Les évêques émigrés étaient divisés sur la sou- mission au gouvernement consulaire. On n'a qu'à consulter les Mémoires de l'abbé Grégoire. Lally adressa au Courrier de Londres sur cette question quatre lettres dans lesquelles on rencontre des indications utiles à recueillir.
Montlosier, qui avait vu de près tout le haut clergé, ne gardait pas une opinion favorable de l'évèque de Saint-Pol de Léon, qui, au milieu de ses dépêches aux chouans, s'interrompait pour lire son bréviaire; ni de l'archevêque de Nar- bonne, qui avait une telle antipathie contre Necker, qu'un jour, un prêtre ayant parlé de Dun- kerque, il s'enluil à toutes jambes croyant qu'on avait prononcé le nom du ministre; ni de l'arche-
Mi LE CO.MÏi; 1»K MON ï LOS I 11;
vrqiir de Bordeaux, Champion de Cicé, (|ui,dans ses projets de restauralion, pensait qu'on devait commencer par la restitution des biens ecclé- siastiques. Son collègue, l'archevêque d'Ai\,ljois- geiin, d'une Ame plus douce, ne pouvait cependant ni le voir ni même se trouver à côté de lui. Un jour, à une cérémonie funèbre, s'apercevant que Ms' de Bordeaux était présent, il s'était levé pré- cipilamment au milieu de l'église })Our le laisser seul.
Pendant la durée des négociations du Concor- dat, l'hésitation continua. On peut consulter uti- lement, sur ce point de l'histoire ecclésiastique, le Mémoire des évêques résidant à Londres, qui parut en 1802.
Nous revenons à Montlosier. Il accepta une mission dont Tobjetétail de proposer à Bonaparte une souveraineté en Italie, s'il voulait favoriser le rétablissement des Bombons. Ce n'étaii sans doute qu'un prétexte pour approcher le premier consul.
Arrêté à Calais, conduit à Paris, enfermé au Temple, d'où Fouché le lit sortir au bout de Irente-six heures, il reçut l'ordre de retourner sous dix jours en Angleterre et de ne plus s'occu-
Kï LK C.AI.I.ICAMSMK. 113
per de sa nri^ociation. Pendant ce couit séjour à Paris, Talleyrand, devenu ministre des affaires étrangères, le reçut plusieurs fois, lui exposa la politique du premier consul, ses intentions de rendre aux émigrcs leui's biens non vendus et de rétablir l'église catholique.
Montlosier était de plus en plus exaspéré des injustices et des fautes de l'émigration. Il avait revu la patrie et ne voulait plus désormais vivre loin d'elle. Il revint donc en Angleterre avec le ferme désir de ne plus y résider que quelques se- maines. L'esprit et le ton du Courrier âe Londres se modifièrent. Owel ne fut pas l'étonnemenl des royalistes lorsque, dans le numéro du 6 juillet, on lut la phrase suivante : « Toute la France civile et politique est aujourd'hui dans un seul homme. Quelles que soient nos prétentions publiques ou nos vœux secrets, c'est d'un homme qu'il faut tout attendre; c'est à un homme qu'il faut tout de- mander. »
La situation de Montlosiei' devenait intolérable. Il contrariait à la fois la politique du gouverne- ment anglais et rompait violemment avec l'émi- gration. 11 obtint sa radiation de la liste des émigrés et vint en 1801 établir son journal à
m LF. COMTE DK MONTLOSIEK.
Paris. Une Iransformalion rapide et absolue des mœurs, des conditions, des usages s'élail opérée. Une société nouvelle et vigoureuse pouss;iil à travers les ruines du vieux monde écroulé.
Montlosier pendant le Consulat et l'Empire. — Ses relations avec MM. de Barantc et avec madame de Staël. — Son livre De la Monarchie française.
Les premières années du règne de Louis XVill lurent une grande école politique, et les annales du parlement d'Angleterre n'ont pas de pages plus glorieuses que celles des sessions des Cham- bres françaises de 1817 à 1821,
Jamais les problèmes que la Révolution avait résolus en principe ne se posèrent plus nette- ment dans les faits; jamais on ne vit mieux com- bien les idées et les intérêts étaient irrévocable- ment unis. Contester les uns, c'était, pour la majorité de la nation, ébranler les autres, tant leur solidarité était étroite. Parlait-oii, par exemple, d'ôler aux maires et de rendre au clergé
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la lenue des registres de l'état civil, aussitôt les acquéreurs de biens nationaux s'alannaienl. L'ignorance des résultais définitifs de notre ré- volution, chez certains descendants des classes nobles, égalait l'ardeur de la défense et de la suspicion chez les plébéiens. Si les premiers en étaient encore à ne voir dans les événements accomplis qu'une révolte éternellement illégitime, la masse de la nation, au contraire, était unani- mement convaincue que jamais bouleversement social ne s'était opéré par des doctrines qui ren- fermassent autant de vérités.
Ce n'étaient pas seulement les intérêts et les idées qui s'entie-choquaient, c'étaient aussi les vanités. L'ancienne société ou plutôt ceux qui lui survivaient reprenaient leurs dédains et leurs frivolités. La société nouvelle, se sentant inquiète de ses destinées, redevenait à sou tour iutolé- lanle et implacable dans ses rancunes; mais, cojiime elle savait (|u'cllc était la vraie France, elle avait les longues espérances; et elle attendait son heure, pleine d'une confiance inébranlable dans ses forces.
« Tant que j'ai vécu à Paris, écrivait Fiévée en 1816, je n'ai pu comprendre l'espiil de la Révo-
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lution. Depuis que j'ai habité la province, j'ai tout compris, même que le danger pourrait se repro- duire. » C'étaient, en effet, les départements qui donnaient le plus d'exemples de conilits entre les deux orgueils. Dans certaines villes, les rivalités et les luttes du cercle des nobles et du cercle du commerce ou du barreau prenaient une impor- tance qui ravivait les animosités de classe à classe. Après s'être livrée aux mains de Bonaparte, la nation s'était crue du moins au terme de ses préoccupations égalitaires. Sa victoire avait été sur ce point si complète, qu'elle ne croyait plus au retour des privilèges. Elle était donc tout en- tière au travail et en pleine sécurité des droits conquis, quand on lui apprit qu'un parti rêvait la contre-révolution.
Pour la première fois, les ultra-royalistes se croyaient en situation d'oser. Ils regardaient la cour comme leur centre d'appui, et ils berçaient dans une atmosphère de présomptueuse igno- rance leurs pensées de domination. Ils se figu- raienl qu'ils poiirraienl ressaisir' le pays quand ils ne faisaient qu'achever de s'en séparer. Tandis qu'au delà de la Manche l'aristocratie visait à res- ter avant tout le patron du droit, chez nous elle
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persislail ;i iniVonnaître la nécessité d'Aho de son tiinps, el elle vivait presque dans l'isolemenl.
Ou s'aperçut alors (luc les changements qui s'élaient accomplis dans les mœurs el les habi- tudes depuis vingt-cinq ans étaient encore plus profonds qu'ils ne s'annonçaient au dehors. Le sentiment national et une incurable méfiance des tentatives contre-révolutionnaires ne faisaient (ju'un. Assez indifférente aux doctrines de liberté et, dans sa lassitude de vingt-cin(j ans de guerres, bornant son ambition à conserver ce qu'elle avait, la France fut presque prise au dépourvu; mais elle se mil vile debout.
Comme le privilège menaçait l'égalilé, les théo- ries démocratiques recommencèrent à s'affirmer. Comme le passé voulait essayer de ressusciter, la société nouvelle chercha d'abord des armes dans ce passé môme. Le xviir siècle redevint à la mode. On réimprima Voltaire. Les chansons el les pamphlets circulèrent. Ce fut le moment de la grande faveur de Courier et de Déranger. A côté de ces noms populaires, d'éminents publicis- tescombattirenl d'une façon plus didactique, dis- cutant pied à pied des doctrines ou surannées ou inconstitutionnelles, jet an I les Ijases de la
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science politique moderne et vulgarisant les théories du gouvernement représentatif. La tri- bune ne fut souvent que l'écho de cette polé- mique savante.
Le parti ultra-royaliste eut aussi ses théori- ciens. Montlosier occupe dans leurs rangs une place à part, 11 en était toujours à ses idées de l'Assemblée constituante, gardant vis-à-vis des an- ciens émigrés des antipathies qu'ils lui rendaient bien, ennemi forcené de la démocratie, rêvant pour la noblesse française le rôle et les préro- gatives de l'aristocratie d'Angleterre, appelant M. Royer-CoUard « Bailly» et M. Guizot « Thouret »; donnant libre carrière à ses critiques, à ses dia- tribes, à ses amertumes, dans sept volumes d'une lecture plus que difficile, mais où ne manquent cependant ni la science ni la verve.
Quand on a longtemps joui d'un bienfait, on en oublie facilement l'origine. Depuis que nous sommes en possession du gouvernement repré- sentatif, nous avons été ingrats envers ceux qui, dès les premières sessions législatives, sous la Restauration, tracèrent et fixèrent les droits des Chambres, arrêtèrent la procédure parlementaire, établirent les règlements des discussions budgé-
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laires. D'incomparables hommes d'affaires se montrèrent alors. Les esprits de bonne loi, sou- cieux de connaître les conditions du gouverne- ment parlementaire, seront toujours attirés vers l'étude de cette époque, si pleine de passions et de vie et qui eut comme les rayons d'une seconde renaissance.
Dans la préface d'un livre aujourd'hui inconnu, les Mystères de la vie humaine, Montlosier fait connaître son mode d'existence à Paris durant le Consulat et l'Empire. Une autre source d'informa- tions nous a été libéralement concédée et nous a permis de compléter les renseignements dont nous avions besoin pour éclairer d'un jour plus vif la figure de notre personnage.
Pendant trente années consécutives, Montlosier a échangé une correspondance suivie et intime avec M. Prosper de Barante, son compatriote, d'un tempérament diamétralement opposé au sien. Ils s'étaient connus en 180."]. M. de Barante père, après avoir été préfet de l'Aude, venait d'être ap- pelé à la préfecture du Léman. Il avait attaché à son cabinet Prosper, son fils, jeune auditeur au Conseil d'p]tat. La mission qu'ils avaient à remplir était délicate. A côté d'eux, sur les rives du lac de
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Genève, venait d'être exilée madame de Staël.
Montlosier avait connu M. de Baranle père en Auvergne, au moment de la convocation des états généraux. L'amitié qu'il avait pour lui se reporta tout entière sur son fds. Non seulement il l'aima, mais, quoique plus âgé, il l'entoura de respect, tant Prosper de Barante, par sa justesse d'esprit, par la maturité précoce de son jugement, par ses rares facultés de discernement, par ses qualités de pondération, par sa dignité morale, avait su de bonne heure s'acquérir d'autorité. Montlo- sier, dès qu'il l'eut connu, le prit pour confident de ses pensées, sans jamais pouvoir lui faire par- tager ses convictions, mais aussi sans jamais avoir eu à regretter de lui avoir donné sa confiance.
Il avait définitivement quitté l'Angleterre et s'était fixé à Paris en mai 1802, Son amie ma- dame de Montregard lui avait offert l'hospitalité dans son hôtel de la rue du Helder. 11 essaya de reprendre la publication du Courrier de Paris et de Londres.
Le prospectus, qui est daté du mois de juin, déclare que le principal objet du journal sera de bien faire connaître l'Angleterre; c'était une en- treprise impossible avec une censure ombrageuse.
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Le il septembre, le Courrier était supprimé. Le prétexte lut une qiierclli' futile avec le Bulletin de Paris, dont le rédacteur, M. Barbet, avait pu- blié que Montlosier, avant la Révolution, débitait dans ses montagnes du vin clairet. Comme indem- nité de cette confiscation, il reçut un traitement de six mille francs et fut attaché au ministère des affaires étrangères pour des travaux extraordi- naires.
Quand on n'appartenait pas au monde officiel, sous TEinpire, ou quand on ne jouait pas un grand rôle militaire, on ne pouvait confier à ses correspondants que de raies révélations sur les événements extraordinaires qui s'accomplissaient. 11 n'y avait plus de salons à Paris; la gloire du Consulat et des premières années qui le suivirent faisait disparaître dans son éblouissement toutes les taches. Kn province, on ne connaissait que les récits merveilleux rapportés de temps à autre par des officiers sortis la plupart des rangs de la dé- mocratie. Peu à peu cependant les enivrements des victoires cessaient, et la consciiption faisait pleuier les mères. Ceux des paysans qui n'étaient pas aux armées, tout entiers à la joie d'être pro- priétaires d'un sol libéré, plaidaient contre les
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contrats do vente qui pouvaient avoir une origine réodale. La reconstitution de la société issue de la Révolution et la lassitude des luttes civiles ne don- naient pas de place aux préoccupations politiques.
Les lettres de Montlosier, de 1803 à 1814, sont donc peu intéressantes. Bien que lié avec Cha- teaubriand, il n'était pas admis dans son monde. 11 ne rencontra qu'une fois la femme qui était devenue l'âme de la société des Joubert, des Mole, des Fontanes, celle qui attachait par sa grâce mé- lancolique et languissante tous les hommes supé- rieurs qui rapprochaient, la grande dame si élé- gante et si frêle qui allait mourir désespérée à Rome dans les bras de René. Nous voulons parler de Pauline de Beaumont-Montmorin.
Montlosier n'était pas assez lettré pour com- prendre la nature rêveuse et exquise de Joubert; mais il avait retrouvé ses amies de l'émigration, madame de Montalembert, madame de Montre- gard. Il vivait péniblement, il avait successi- vement espéré d'être compris sur les listes d'éli- gibilité au Sénat, puis sur celle des conseillers de l'Université; aucune de ces espérances ne se réalisa.
11 écrivait en 1805 à M. do llarante : « .l'ai
ir.l LK (,(»M II'. 1>K MONTI.OSIKIl
failli, non pas mourir, mais être mort. En venant chez moi, vous avez pu voir une porte à côte de la mienne ; c'est là que demeurait mademoiselle Hus la comédienne, qui tout à coup s'est mise à mourir. Ce n'est pas ma faute. Le lendemain, comme le portier qui bat mes habits avait laissé maporte ouverte, les gensde la mort, avec la bière cl tous les apprêts, n'ont pas douté que ce fût moi à qui ils avaient affaire. Je me suis heureusement réveillé à leur grand étonnemcnl. Si j'avais eu le sommeil un peu plus profond, jugez pourtant ce qui serait arrivé. C'était la fin de mes peines. »
M. de Talleyrand le chargea sur ces entrefaites, de la part de l'empereur, de composer un ouvrage sur V ancien ne monarchie. Quatre années de tra- vail, de recherches, furent consacrées à ce livre, qui ne fut publié que sous la Restauration. Montlo- sier ne l'interrompait que pour faire des courses géologiques, ou pour aller en Auvergne rétablir les débris de son patrimoine, ou pour se rendre k Genève, où Tamilié l'attirait.
C'est dans une de ses visites au préfet du Léman que Montlosier le présenta à madame de Staël. Ce qu'il y avait de délicat et de touchant d;ms sa nos- talgie de Paris ne plaisait pas à Montlosier. Il ne
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pomprenail pas qu'elle ne pût pas être heureuse avec une large aisance, devant le spectacle tou- jours nouveau de la nature la plus grandiose. Il ne sentait pas davantage ce qu'il y avait de supérieur dans cet hommage solennel rendu à la société française.
Au milieu du cercle brillant où causaient, Ben- jamin Constant, Sismondi, Mathieu de Montmo- rency, et que dominaient encore la verve, l'éclat, l'enthousiasme de Corinne, Montlosier avait ad- miré l'esprit judicieux et contenu de son jeune ami, Prosper de Barante. Il savait écouter et il se préparait, en recueillant les opinions des hommes qui avaient le mieux connu le xviir siè- cle, à écrire le Tableau de la littérature de cette glorieuse époque.
Montlosier garda toujours des relations avec Coppet. Dans une lettre du 20 janvier 1806, adressée au préfet du Léman, nous lisons: « Quand vous verrez madame de Staël, dites-lui que je désirerais qu'elle m'aimât de tout son esprit, car elle en a beaucoup. C'est chez elle la partie dominante; ce n'est pas qu'elle n'ait un très bon cœur, mais c'est pour elle une espèce d'ar- rière-fief. 0 mon Dieu, qu'ai-je dit? elle qui a en
).-,6 LE r.OMTK I»K MoNTLOSIKI!
horreur le frouvernemenl féodal ! Selon lodli.'s les apparences, elle ne viendra plus de sitôt à Paiis, je m'en consolerais bien à sa place. Mais ne pas venir à Paris, ne pas y. jouir de la belle société, des belles conversations!.. » VA, le 11 avril 1X07, au lendemain de la publication de Corinne, .Moni- losier s'exprimait en ces ternies, (jui nous af- fligent: <i .le n'ai pas encore lu Corinne, mais ma- dame Récamier doit me l'envoyer. J'en entends dire beaucoup de bien. En allendanl, je sais mau- vais gré à madame de Staël d'avoir mis en scène im Anglais en lui faisant jouer le premier rôle. Je la prierai à son premier ouvrage de dire beaucoup de bien de mon père et du mal du sien. C'est une singulière manie. >< Bonaparte ne raisonnait pas autrement quand il blâmait l'intérêt répandu sur Oswald et s'en fâchait comme d'un défaut de patriotisme.
Madame de Staël apparaît de plus en plus dans celle correspondance avec toutes ses douleurs, toutes ses angoisses, dans la crise la plus pénible de sa vie.
. Mars \m).
» Votre letlrr m'a rassuré, écrit Monllosier au
El LK C.ALLICANISAIK. ir>7
prél'et; j'apprends par elle qu'une dame de volni connaissance (madame de Staël) envoie l'an pro- chain son fils aux Etats-Unis et qu'elle l'y accom- pagne l'année d'après. Si vous êtes des amis, détournez-la. L'Angleterre est sûrement bien triste, l'Amérique septentrionale est cent fois pire. Dans la même lettre, j'ai remarqué qu'on demande des nouvelles de l'ouvrage de Prosper, mais surtout de la tragédie de Benjamin. Ce sur- tout revient à un autre endroit de la lettre, avec la même application et le même sens. »
Le Tableau de la liltérature française au xviif siècle venait en effet d'être publié. Montlo- sier en parlait ainsi à M. de Barante père: « On est diversement content. Les philosophes pas du tout! Dupont de Nemours est l'urieux pour les philosophes, Morellel pour Voltaire; Suard de- mande quel est le résultat. Les gens du monde se partagent; une partie du faubourg Saint-Germain est très contente, l'autre moins. Vous savez que j'ai à ma disposition le Journal de Vempire. Il y a longtemps que mon premier extrait est livré et que le second est prêt. Vous trouverez chez moi beaucoup d'éloges, un peu de critique. L'ou- vrage avait besoin d'un an de méditation de plus
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et de deux ou trois mois encore de travail. Il y a trop de notices, trop de morceaux qui ressemblent à des articles de feuilleton, j»
Nous n'avons rien à retrancher de ces apprécia- tions, elles sont toujours judicieuses. Le défaut de ce livre remarquable est justement signalé. Quant à la tragédie de Wallenstein, dont madame de Staël se préoccupait surtout, Prosper de Ba- rante, devenu sous-préfet de Bressuire (A mais 1808), nous en donne des nouvelles dans un post- scriplum: « Je sais qu'on a lu la tragédie de Ben- jamin chez madame Récamier. Les deux premiers actes ont été trouvés parfaits, les trois autres infé- rieurs. 11 est fort mécontent de ses juges cl du jugement. Quarante personnes assistaient à la lecture ; je n'y étais pas. »
Le besoin de respirer un air libre avait sur- excité l'imagination de madame de Staël ; elle avait, en effet, demandé des passeports pour l'Amérique et voulait donner suite à ses projets. Celte noble femme était impuissante à se con- soler ; avec la sincérité de ses souffrances, elle réalisait le mot qu'elle a mis dans la bouche de Corinne. De toutes les facultés de l'âme qu'elle tenait de la nature, celle de souffrir était la seule
ET LE (.ALLIC.VNISME. 159
qu'elle exerçât tout entière. Elle arracha cette lois des sympathies à Montlosier.
u6 novembre iblO. — J'ai écrit à madame de Staël, dit-il, une grande et longue lettre au sujc* de son projet d'Amérique. Ce projet m'a inspiré pour elle une vive pitié, «le l'ai plainte de tout mon cœur de tout ce qu'il a fallu de désespoir et de tourment intérieur pour la porter à une telle extrémité, et je lui ai écrit de mouvement de bonté une lettre qu'elle tiouvera peut-être ridicule; mais enfin cette lettre a près de douze pages, et Benjamiii prétend qu'on ne peut écrire une telle lettre à madame de Staël sans qu'elle en soit très reconnaissante. Elle voit par là que l'on s'est positivement occupé d'elle. »
Lorsqu'en 1810 le livre De l'Allemagne, après avoir été soumis à la censure impériale, fut mis et pilé dans un mortier, ce fut Montlosier qui annonça cette nouvelle à Genève; et, mêlant l'amertume de l'homme qui a souffert et qui prend un air bourru en présence des douleurs nerveuses et féminines, il s'écriait : «.C'est une femme bien malheureuse que madame de Staël ! II lie tiendrait qu'à elle de l'être davantage. Elle n'aurait qu'à s'impatienter de ce qu'il
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(oiiibc de la iioÎLie iJans les Alpes ou de ce (jue le lac est à sa porte... Je suis laehé que mes sermons lui aient déplu... Vollairc avait presque aulanl d't'S[iril cpie madame de Staël, et il savait vivre à Ferney.»
Quelques mois après, elle était frappée encore par la destitution du préfet du Léman.
Ce fut un événement. La correspondance de Montlosier est pleine de renseignements sur ce l'ail, (jui prit dans le monde de Paris une impor- tance considérable.
«25 décembre 1810, à monsieur de Barante, préfet à Genève. — Certainenu-nl , mon ami, l'événement le plus inattendu, le plus étrange, est celui que j'appris samedi dernier. Je courus (•liez Benjamin Constant. Mes conjectures se por- laii'Ul sur une certaine dame qui s'est logée dans votre voisinage. Benjamin me conllrma dans mes conjectures; elles me furent ùlées dans la j(Mun<''c. Il a ciiciih'- un second bruit : c'est qu'on a (''ti'' très iiiéconteni d'une; fête que vous auiicz donni'c ;'i riinpi'Tal rice Joséj)liine. Cette circonstance s'accouplani à ci'lle de l'exil <1(' madame de la Tr(''iii(MiilIe l'aisail siipjioscr la iiièiiic cans(.'. (jiidi (jue .M. .Maiet en ail dit à
ET LE r.ALLICAMSME. 161
Benjamin, il ne peut sortir de ma pensée qu'il y a sur cela une cause secrète et qu'on ne veut pas divulguer... »
« 18 janvier 1811. — Je viens d'apprendre, mon bon ami , à votre sujet , quelque chose dont je m'empresse de vous l'aire part. On prétend que vous aviez reçu l'ordre de faire mettre les scellés sur les papiers de madame de Staël ; au lieu de cela, vous auriez envoyé au ministre de la po- lice une déclaration faite par madame de Staël au préfet de Ghaumont. On assure que c'est de cette différence entre les ordres que vous avez reçus et leur exécution que s'est produit le mé- contentement. Vous en jugerez mieux que per- sonne. »
Ce récit se complète par des extraits des lettres adressées à Prosper. Il était alors préfet de la Vendée. L'empereur avait lu en Espagne son Ta- bleau de la lUtératurefel'û avait dit au duc de Bas- sano : Ce livre ne conclut pas, mais c'est d'un pa- triote et d'un excellent esprit. Il a repris les bonnes mes. Peu de jours après, le jeune sous-préfet de Bressuire était appelé à une préfecture. C'était à lui d'abord que Montlosier s'était hâté d'écrire.
« 25 décembre 1810. — C'est avec autant de sur-
16-2 LK COMÏK l)K MONTLOSIEK
prise que de douleur que j'ai lu dans le Monileur de samedi la nomination de M.Gapelle à la préfec- ture du Léman. Toute cette matinée, je fus en tiain pour rechercher si ce n'était }>as l'effet de quelque nouvelle étourderie de madame de Staël... Quel- qu'un qui vitM. Maret me dit positivement hier matin que le ministre n'accusait en rien le préfet du Léman... »
4 26 décembre. — J'ai su que votre père avait reçu l'ordre de mettre les scellés sur les papiers de madame de Staël. Au lieu de cela, il avait en- voyé une déclaration déjà faite. On a été mécontent. Mais on voile ce mécontentement, car le ministre de la police persiste à dire que madame de Staël n'est pour rien dans cela, que sa correspondance n'a aucun trait avec M. de Barante.. . Tirez-vous-en, car pour moi l'énigme passe mon intelligence... Tandis que votre père occupait toute ma pensée, la place de recteur de l'académie de Clermont est venue à vaquer. J'ai pensé aussitôt à votre père. M. de Fontanes, à qui j'en ai l'ail parler, en serait charmé, si cela lui élail agréable. Je lui ai écrit par le dernier courriei pour savoir ses instruc- tions. »
« 29 décembre 1810. — J'ai fait de nouvelles
ET LE G VLLIC.AMS.ME. 163
recherches; j'en fais sans cesse. On m'a parlé d'une lettre de compliments écrite à Ghaumont par votre père au sujet de la suppression de l'ouvrage, lettre ouverte, dit-on, et dont on a été irrité. »
Madame de Staël, inquiète et plus troublée que jamais, voulait aussi savoir la vérité. Elle la demandait à madame Récamier.
« Genève, 1811. — Mandez-moi, je vous prie, si vous avez vu M. de Barante, et s'il s'est laissé aller à vous dire ce qu'il a appris à Paris de la cause de sa destitution. Je me sens partout un être redoutable, et je voudrais souvent me dé- pouiller de moi-mê.:ie. »
Madame Récamier ne pouvait pas répondre avec plus de précision que Montlosier. Avoir une admi- ration respectueuse pour madame de Staël était un crime suffisant. A quoi bon chercher d'autres motifs?
M. de Barante père n'accepta pas d'entrer dans l'Université. 11 se retira dans ses terres de Thiers. Prosper, son fils, devenait préfet de Nantes. Mont- losier, très occupé de ses procès et de la création de son domaine de Kandanne, s'éloigna de Paris. Il n'y revint qu'en 1812.
Les événements qui s'accomplissaient don-
ICI LE COMTE DE MONTLOSlEl;
liaient raison à ses fâcheux pronoslirs. Allcnlir aux péripéties de la fortune de l'empereur, il remettait courageusement sur la nécessité de la paix des mémoires très étudiés. Pressentant les désastres, il osait dire que la politique suivie était des plus folles. Il ne croyait à aucun bien, pas même en espérance. Du dehors et du dedans, à ses yeux, il ne viendrait que tourments cl mi- sères. Il n'y avait déjà plus de ressorts ni de ressources. Heureux, pensait Montlosier, si en perdant jusqu'au souvenir de nos prospérités, nous pouvions maintenir la défensive sur la liirne du Rhin !
Toutes ses lettres, à partir de la campagne de 1841, sont inspirées par les mêmes inquiétudes. Elles ne nous apprennent rien de nouveau, mais elles constatent jour par jour un certain réveil de l'opinion. A son ictourde Russie, l'empeieui, ir- rité, avait prononcé devant les corps de l'Etat deux discours qui firent sensation. Le ^2 décembre 1812, Montlosier, de passage à Paris, écrit à Pros- per de Barante :
a Avez-vous lu les discours? Les deux allusions à la fermeté des magistrats, à Mole cl à llarlay, se rapportent à l-ioiliut. .le ne vous ai pas dit son
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histoire, la voici : Le jour de la conspiration Malet, il revenait de la eampajinc. Quelqu'un lui jeta dans sa voiture un billet où il y avait ces seuls mots : Fait imperator ! En arrivant, en apprenant le trouble de Paris, il crut facilement à la nouvelle. On le fit prévenir par un niessane qu'il allait l'ece- voirune députation des sections. 11 songea aussi- lùf à les recevoir dans la salle du Trône; mais il commença par faireenlever le trône, tant il croyait la république établie. Samedi dernier, jour du discours, il fut prévenu par l'archichancelier de ne pas se rendre au' Conseil d'P^tat. Le message ne le trouva point. Il se rendit au conseil trop tard, de manière qu'il ne put entendre que par le trou de la serrure, portes étant fermées, le discours de l'em- pereur. Dès qu'il entendit parler de la fermeté du magistrat et de Mathieu Mole, il dit : « Cela me re- » garde, » et il décampa. Sa destitution est sûre. On parle du préfet de Versailles pour le remplacer. — L'allusion du grand trait sur l'idéologie m'a paru d'abord se rapporter à ce pauvre Malouet, que l'empereur poursuivait depuis longtemps en lui disant : « Eh bien, monsieur l'idéologue, comment » va l'idéologie? » Mais on m'assure que cela se rapporte à un certain parli supposé républicain
Ififi LE COMTK I)K M o N T LOS I K i;
dans lo Sénal cl signnlr dans la eonspiralion Malel coiiiiiio (lovant ronnor le gouvernonienl provi- soire. — J'ai eu beaucoup de peine, samedi matin, à vous annoncer l'arrivée de l'empereur. Philijipe m'arrive à sept heures : « Monsieur! monsieur! » — Qu'ya-t-il ? — L'empereur est arrivé. — Ouelle » folie! — C'est sur : une femme de la cour vient » de le dire h la portière. Il est arrivé entre onze » heures et minuit dans une mauvaise voiture, » avec un seul domestique en veste. Ce domestique » avait sur lui une chemise de douze jours : le fac- ï tionnaireaété longtemps sans le laisser entrer. » — Tout cela était vrai. Le carrosse de l'empereur avait cassé à Meaux. Il avait pris la voiture du maître de poste et il était venu avec le duc de Vicenceet un domestique de celui-ci. Son premier pas a été chez le roi do Rome, (pi'il a n'-vcilli' et pris dans ses bras. Il a fait appeler ensuite le duc de Rovif^o. Il a été extrêmement aimable pour toutes les dames. Tous les pages ont été mis en campagne pour leur apporter de sa part des nouvelles de leurs maris. »
Nous avons voulu citer en entier cette lettre in- téressante pour faire apprécier la manière large et abondante de cette correspondance, chaque fois
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qu'elle ne touche pas à des intérêts personnels. Une confidence à M. Prosper de Barante nous ap- prend qu'à la fin de 1812, la franchise de Mont- losiei' ne fut pas appréciée au ministère des af- faires étrangères. Il dut interrompre ses rapports politiques. Il songea alors à visiter l'Italie. Déjà les préparatifs de départ étaient terminés. Il avait acheté une charrette découverte et un mauvais cheval, et il se disposait à quitter la France, lors- que le duc de Bassano obtint de l'empereur tout ce qui devait remplacer d'une façon convenable le bizarre équipage du voyageur.
Ses goûts de géologue, plus vifs que ses goûts d'artiste, se donnèrent libre satisfaction dans l'année 1813. Il prépara un mémoire sur les érup- tions du Vésuve.
A Rome, il rencontra madame Récamier. Il la connaissait de longue date et fut toujours du petit nombre de ceux qui résistèrent à la fascina- tion qu'elle exerçait. Malgré le mot que Sainte- Beuve prête à Montlosier, il fallait être bien peu ensorcelé pour écrire, le 20 juillet 1813 :
« J'aurais dû beaucoup vous parler de madame Récamier. Elle croit avoir une passion à Lyon. C'est ce qui fait qu'elle est venue à Borne. Elle
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croit quclquelois en avoir une pour Dieu; elle se Irompe. Elle ne sera jamais dévoie, car il faudrait qn'cllt' adoi'àt Dieu, et elle voudrait (jue l;ieu l'a- do rà t. »
Quand Monllosicr rontra à Paris, en novcmbie,
on n'avait |>liis d'illusions sur la {^ravit(' df la situa- tion. L'Kiiipire en était arrivé à ce point (n'i la [dus liaiilf lialiilclé politique eût été indispensable. On devait l'aire de larges concessions au dehors, si l'on voulait la paix, et de très lar^^es conces- sion au de<lans, si l'on voulait s'assurer des moyens durables de continuer la guerre. Sans doute, il y avait encore beaucoup de courage el d'honneur individuels. Ce qui manquai!, c'était la part d'espril |»nl)lic indispensable pour donner à ces sentiments isolés du concert d d(.' la con- sistance
Nous citerons des exemples puisés dans les pa- piers inédits que nous avons dépouillés.
Kn février 1814, on avait voulu transformer les étudiants en médecine en élèves canonniers. Le sénateur Lespinasse se lransj)orla à l'école. On lit. l'appel; mais au picmicr nom, (jui était Goujon, les jeunes gens de n'pnndrc : Il csl /)il ! Tout le reste de l'appid fut j)0iu"suivi de lazzis. Le set ré-
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taire do la faculté se leva pour réprimander. Il iul accueilli par des sifllcts. Le sénateur alors leva le siège; mais il fut poursuivi jusque dans sa voi- lure par de la boue et des huées.
On avait voulu aussi, dans ce triste hiver, exciter le paliiotisme en Taisant jouer le Siège de Calais, Celte reprise mit en évidence une partie de la scène ti'oisièine du quatrième acte, que la police fit supprimer. Le parterre s'emporta. La tragédie de Burette de Belloy fut retirée.
L'agonie du grand empire commençait. Il était tué par le principe de mort qu'il portait en lui- même, la guerre.
La monarchie renaissante portait aussi en elle sa maladie. Dans les premiers jours d'avril 1814-, Montlosier signalait le germe avec une rare sa- gacité.
A Ciermont, en beaucoup d'autres villes, les gentilshommes avaient tellement affecté de faire des derniers événements leur affaire propre, ils avaient tellement l'air de se les approprier exclu- sivement, qu'il en était résulté déjà un peu de séparation et de refroidissement. Comme le bon ton était de ne pas vouloir de gouvernement représentatif et ce qu'on appellait les idées libé-
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raies, et que ce bon ton n'élfiit nullement partagé par ceux qui avaieiU de rexpérience el du bon sens, les deux partis étaient en présence.
Prosper de Baranlenc redoutait rien tant, pour le nouveau gouvernement conslilutionnel, que le réveil des passions d'ancien régime. Il s'en expri- mait ouvertement. Montlosier lui répliquait :
« Je partage tous vos sentiments sur les suites fâcheuses, mais extrêmement probables, de l'atti- tude des anciens nobles et des émigrés... On ne s'irrite pas tant de la supériorité issue de la diffé- rence des places ou des talents, que de celle qu'on veut faire sortir d'une différence dans la nature môme et dans le sang. Cette distinction qu'on veut établir, comme d'espèce à espèce, voilà, je crois, ce qui paraît insupportable. y>
Le conflit avec les intérêts de la société ci'éée par la Révolution ('tait déjà né.
Ce fut dans les premiers mois delà Restauration que Montlosier publia le plus célèbre de ses livres, la Monarchie française depiii^^ !>on oriçiine jusqu'à non jours. L'empereur, qui le lui avait commandé, lorsqu'il constituai! son j)ouvoir et une noblesse militaii-e, s'était fait, à diverses reprises, rendre compte de cet important travail.
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Quand rouvragc fui terminé, une copie lui fui adressée pour décider Timpression. Après plu- sieurs mois d'attente, la copie ne fut pas rendue et sans doute ne put même pas être lue.
Ce livre devait faire connaître l'ancien état de la France et de ses institutions, la manière dont la Révolution était sortie de cet ensemble de choses, et les moyens employés par Bonaparte pour clore avec succès la période révolution- naire.
Dès sa jeunesse, Montlosier s'était occupé des origines nationales. Il avait sur cette matière accumulé de nombreux matériaux. Destiné d'a- bord à se renfermer en deux volumes, l'ouvrage s'accrut successivement, et les événements con- temporains de 1815 à 1822 inspirèrent à la verve de Montlosier plus de pages que, la race franque et la féodalité. Peu de curieux lisent aujourd'hui les sept volumes réunis sous un même titre. Nous avons dû les consulter. De la première et de la seconde partie, qui traitent de notre ancien état social avant 1789, nous n'avons que peu de mots à dire. Le même sujet a été traité avec une lar- geur, une méthode et un sens critique de premier ordre dans VHistoire de la civilisation en France.
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Toutes ces qualités supérieures manquent à Mont- losier. Il a du savoir, une forte imagination; mais est-ce suffisant pour donner la vie à une œuvre et pour classer son auteur au nombre des historiens?
Montlosier n'était, du reste, que le continuateur des idées de Boulainvilliers. On sait par quelle variété de système les érudils ont essayé d'ex- pliquer los origines de la société française. Pour l'abbé Dubos, c'est la royauté qui joua le premier rôle. Les rois germains n'aiiraienl fail (ju'liérilcr des droits des empereurs romains. D'ai)rès l'abbé de Mably, ce sont les institutions libres qui ont été la vraie source. D'après M. de Boulainvilliers, nous devons à l'organisation aristocratique les fondements du monde moderne.
Montlosier appartient à l'école des publicistes féodaux. Il est convaincu (pic la noblesse repré- scnlc la nation conquérante; qu'elle avait pos- sédé originairement tous les pouvoirs et lous les di'oits, et qu'elle a été dépouillée injuslement par la- royauté.
Quelle que soit la valeur scient ilicjuc de ce sys- tème, dont l'exclusivisme a été définitivement écailé par la critique, il lut l'inspirateur de toutes les convictions politiques de Montlosier.
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Ce qu'il détesta le plus, bizarre assemblage, ce fut la démocratie et les émigrés. Il n'accepta ja- mais la prépondérance croissante de la bour- geoisie. Il ne voulut jamais subir l'ascendant que lui donnaient chaque jour lumières, richesses, aptitude aux alïaires. La verve de Montlosier ne tarissait pas quand il s'attaquait à ceux qu'il appelait dédaigneusement les gros banquiers et les gros notaires. N'y avait-il pas chez l'ancien re- présentant de la noblesse d'Auvergne aux étals généraux une secrète envie? Malgré la Révolution, malgré ce changement rapide des fortunes, il voyait toujours ceux qu'il appelait les parvenus, tels qu'ils étaient dans leur costume noir, quand, au 5 mai 4789, ils furent une dernière fois le tiers état.
La première Restauration laissa le parti roya- liste à la fois si étonné et si enivré de sa victoire, que l'attitude de Montlosier lui-même durant cette courte période ne mérite pas d'être si- gnalée.
M. de Montesquiou, qui, avec M. Beugnot et M.Ferrand, joua le plus grand rôle dans la pre- mière élaboration des projets constitutionnels, ne lui inspirait })as de confiance. 11 ne le tenait que
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pour un bel esprit, el il raconluit volontiers, pour donner raison à son amie madame de Montalein- bert, que, dînant chez elle avec M. de Monlesquiou, ce dernier s'était permis de dire, à table, que le 20 mars n'était arrivé que parce qu'on avait em- ployé trop de royalistes: « Oui, avait-elle répondu, vous avez raison, monsieur l'abbé : il fallait vous de moins à l'intérieur. »
« Cette pauvre Constitution, écrivait, à M. de Barante, Montlosier le 11 décembre 1814, on lui donne le maréchal Soult pour la bercer dans son berceau! Elle a été au moment ces jours passés d'être jetée par la fenêtre. Pendant plusieurs jours, on conseillait à Louis XVIII de suspendre les libertés individuelles. Chateaubriand allait